L’évolution des galaxies16/01/07 Le développement des méthodes de simulation a fait évoluer les pratiques des scientifiques dans de nombreux domaines. De nouvelles « dimensions » se sont ainsi ouvertes aux astronomes. Les modélisations ont élucidé les formes spirales et les barres des galaxies.
Les galaxies comme la Voie lactée regroupent des étoiles par centaines de milliards. Comment se sont-elles formées ? Comment évoluent-elles ? Pour le déterminer, il faudrait expérimenter : manipuler les galaxies en laboratoire à la manière d’un démiurge chimiste ; franchir d’un même regard des milliers d’années-lumière ; saisir des évolutions ou des interactions entre étoiles sur des millions voire même des centaines de millions d'années, jusqu'à plusieurs milliards d'années… Irréalisable ? Grâce aux simulations numériques, les astronomes ont été les témoins de phénomènes dynamiques, que les calculs analytiques ne pouvaient traiter, ni même soupçonner.
Soucieux de comprendre la forme spirale des galaxies, les astronomes ont commencé à modéliser des ensembles d’étoiles dans le courant des années 1960. Pour mener à bien les calculs sur des machines limitées en mémoire, ils étaient obligés d’utiliser une approximation drastique : ils supposaient que les bras spiraux s’enroulaient sur eux-mêmes, d’une manière compacte. Dans ce cas, la perturbation gravitationnelle due aux bras spiraux lointains devenait négligeable, et le calcul se limitait ainsi aux perturbations locales. Nombre astronomique et résolution spatialeComment calculer les interactions de cette myriade d’étoiles ? Les capacités des ordinateurs ne permettent pas de traiter les centaines de milliards d’étoiles d’une galaxie. Une première approximation consiste à réduire le nombre d’étoiles du modèle, à un million par exemple : chaque « pseudo-étoile », appelée particule, représente de l’ordre de 100 000 étoiles. Cette approximation a pour effet de limiter la résolution spatiale et en masse de la simulation : seuls les phénomènes à grande échelle sont représentés, comme si on les observait de loin. Cette approche statistique, au nombre de particules si éloigné du nombre réel, est-elle valable ? On peut en douter dans la mesure où certains comportements dépendent précisément de ce nombre, mais nous allons voir qu’une astuce nous autorise à le faire. Dans ces modèles informatiques, on considère les étoiles comme des points sans collision ni rencontre : non seulement une collision directe entre deux étoiles est improbable, mais encore les rencontres gravitationnelles, au cours desquelles les trajectoires seraient modifiées, sont aussi négligeables. Chaque étoile n’est sensible qu’au champ gravitationnel moyen de l’ensemble des étoiles de la galaxie, et aucune n’est sensible à la présence de ses proches voisines. Cet effet, dit de champ moyen, est justement dû à la taille du système : le champ gravitationnel est lissé par le très grand nombre d’étoiles. La réduction du nombre d’étoiles simulées ne risque-t-elle pas d’introduire une granularité Pour éviter cette granularité artificielle à petite échelle et la perturbation des orbites des étoiles, le champ gravitationnel est « adouci » par une loi simple. On remplace par exemple les forces de Newton en 1/R2 par des forces en 1/(R2 + a2), où R est la distance séparant deux particules à partir de leurs centres de gravité et a le paramètre d’adoucissement. L'effet de ce paramètre est de limiter les forces d’attraction à courte distance, et d’empêcher les interactions brutales entre particules proches. Ainsi, on retrouve le comportement « sans collision » des étoiles, mais en contrepartie, les simulations manquent de réalisme aux échelles de l’ordre de a. On voit ici comment le nombre de particules est relié à la résolution spatiale des simulations. La forme des galaxiesLes galaxies spirales tournent sur elles-mêmes, un peu comme des frisbees, à la différence que les étoiles les constituant ne se déplacent pas toutes à la même vitesse. Il s’ensuit des différences de densité de la matière, qui se propagent dans tout le disque : ces ondes de densité sont responsables de l’apparition des bras spiraux. Cependant, on pouvait s’interroger sur le pouvoir prédictif des modèles évoqués ici, car la plupart des galaxies spirales ont des bras très ouverts, et non enroulés tels qu’on les supposait. Dans les années 1970, les simulations numériques ont pris en compte l’autogravité des disques d’étoiles, traitant le problème à N corps gravitationnel, sans négliger la perturbation gravitationnelle due aux bras spiraux lointains. Il fallait toutefois faire une autre approximation. Quand N particules interagissent dans un champ de gravité, chaque particule interagit avec les (N – 1) autres, ce qui représente de l’ordre de N2 calculs directs : ce nombre devient ingérable quand N est grand. La plupart des simulations emploient des algorithmes, où le nombre de calculs est proportionnel à N log N au lieu de N2. L’un d’eux calcule le champ moyen sur une grille à trois dimensions. Les particules interagissent avec la grille, dont la maille détermine la résolution spatiale de la simulation. Cet algorithme est bien adapté à l’évolution des galaxies, car celles-ci sont assez homogènes en densité. Un autre algorithme est le « code en arbre »
Le code en arbre est adapté aux cas où la densité, et donc le type d’interaction entre les particules, varie d’une région à l’autre. Ces simulations à autogravité firent apparaître, à la surprise générale, des instabilités sous la forme de barres en travers des disques galactiques. On sait aujourd’hui, grâce aux images en proche infrarouge (à quelques microns de longueur d’onde) qui révèlent les vieilles étoiles, que la majorité des galaxies spirales, jusqu’à 80 pour cent, sont barrées. Mais avant de faire ces observations, le premier souci des modélisateurs fut de faire disparaître de leurs calculs cette barre indésirable, d’autant qu’elle est robuste et a une durée de vie supérieure à l’âge de l’univers. Il fallait donc expliquer que certaines galaxies ne sont pas barrées ! L’effet du gaz interstellaireL’apparition d’une barre robuste au sein des galaxies spirales tenait au fait que ces simulations ne faisaient intervenir que les étoiles, qui sont un composant sans collision des disques galactiques, sans inclure le gaz interstellaire. Aujourd’hui, les simulations numériques prennent aussi en compte le gaz, ainsi que la formation d’étoiles à partir du gaz et les phénomènes d’autorégulation concomitants. Le gaz ne constitue qu’un dixième environ de la masse d’une galaxie : c’est la raison pour laquelle on l’avait négligé. Il a néanmoins un rôle important dans la dynamique galactique du fait qu’il est très dissipatif. La majeure partie de la masse du gaz est distribuée sous forme de nuages interstellaires, qui se conduisent comme des particules balistiques. Contrairement aux étoiles, qui ne se rencontrent qu’exceptionnellement, les nuages interstellaires entrent de temps en temps en collisions inélastiques, où une grande partie de l’énergie relative est dissipée sous forme de rayonnement. On représente alors les nuages interstellaires sous la forme de particules collantes, qui subissent des collisions de façon intermittente. Une autre partie du gaz est diffuse et se comporte comme un fluide, soumis à des forces de pression, à des ondes de choc, à des chauffages et à des refroidissements. Pour décrire cette situation, un algorithme du code en arbre, appelé SPH (Smoothed Particule Hydrodynamics), considère des particules de taille variable, plus petites dans les zones denses. On calcule chaque grandeur comme la densité, la pression, en la sommant sur les plus proches voisins d’une particule donnée. D’autre part, une série d’algorithmes dits AMR (Adaptive Mesh Refinement), utilisent des résolutions spatiales qui s’adaptent aux zones denses, par des zooms successifs. Le traitement complet de tous les composants d’une galaxie a permis de mieux comprendre les différentes étapes de son évolution. On a pu observer qu’un disque uniquement composé d’étoiles forme spontanément une spirale transitoire qui se transforme en barre, subsistant jusqu’à la fin des simulations. Des instabilités chauffent le disque d’étoiles et rendent instables les spirales. Ainsi une galaxie lenticulaire, qui a perdu son gaz depuis longtemps, reste barrée, mais ne présente pas de bras spiraux. En revanche, le gaz interstellaire dissipe la chaleur due aux instabilités, et la galaxie conserve sa morphologie spirale.
Comme la plupart des galaxies sont barrées, il faut admettre un processus de reformation de ces barres : l’accrétion Quelques références vous sont proposées pour en savoir plus Une première version de cet article est parue dans le dossier n°52 La modélisation informatique, exploration du réel de la revue Pour la Science |
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