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26/11/2009Sommaire du document
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L’Europe des réseaux dans les années 1970, entre coopérations et rivalités
Dans les années 1970 naissent deux projets de réseaux de données européens soutenus par la Communauté Economique Européenne, EIN et Euronet. Si ces réseaux permettent des échanges féconds entre centres de recherches et une convergence technique certaine, les enjeux européens n’effacent pas les rivalités nationales et la concurrence entre les pays.
Alors qu’en 1972 est organisée la première démonstration publique d’Arpanet, qu’en 1974 Robert Kahn et Vinton Cerf conceptualisent le protocole TCP/IP, qui assurera une partie du succès de ce qui deviendra l’internet, les centres de recherche européens ne restent pas à l’écart des études sur les réseaux de données et sont impliqués dans les réflexions sur la commutation de paquets. Les liens entre Cyclades, projet de réseau à commutation de paquets lancé à l’IRIA en 1971, et Arpanet ont été abordés dans un article précédent, mais ceux de l’équipe française avec les autres pays européens contribuent aussi à éclairer l’histoire des politiques et échanges scientifiques.
Ils permettent d’analyser les stratégies de promotion des recherches nationales au sein des actions européennes, en particulier celles de la France, très active dans la définition du réseau EIN (European Informatics Network) tant sur le plan technique qu’industriel. Ils mettent aussi en évidence les jeux d’acteurs, à travers notamment les relations franco-anglaises, et les tensions en France entre monde de l’informatique et des télécommunications sur les choix à adopter. En effet, le lancement d’un second réseau, Euronet, qui offre une place cette fois prépondérante aux administrations des télécommunications, révèle des dissensions déterminantes au plan européen mais aussi français.
1. EIN, une « vitrine » pour la France
Dans les années 1970, la multiplication des tentatives nationales pour mettre en place des réseaux (notamment les initiatives du British Post Office ou du National Physical Laboratory en Grande-Bretagne, l’expérience Cyclades de l’IRIA ou RCP du Centre national d’études des télécommunications en France) ne pouvait laisser la Communauté Economique Européenne indifférente. Celle-ci lance un premier projet de réseau de données en 1971, dans lequel les pays pionniers cherchent à faire adopter leur vision technique.
La volonté de créer un réseau européen
Depuis la fin de 1970, la coopération européenne menée à l’initiative de la CEE dans le domaine de la recherche scientifique et technique est symbolisée par le sigle Cost (Coopération scientifique et technique). Une réflexion a en effet été engagée dès le milieu des années 1960, car la CEE estime que le rythme de développement technologique est trop lent et elle s’inquiète de la vive progression de la concurrence américaine et japonaise. Le Conseil des ministres invite un groupe de travail au sein de la Prest (Politique de recherche scientifique et technologique), présidée par Pierre Aigrain, à examiner les possibilités d’une coopération technologique européenne dans sept principaux secteurs d’activités, dont l’informatique et les télécommunications. Le comité Cost est créé en octobre 1970 par le Conseil. Ses actions constituent un modèle original « d’Europe à la carte », car c’est un système souple, caractérisé par la mise en place de structures de coopération légères, et l’exclusion presque générale de fonds gérés en commun, comme l'indique Claude Labarrère dans L’Europe des Postes et des Télécommunications.
Marcel Thué, dont le rôle fut important dans les organismes de normalisation des télécommunications pendant les années qui nous intéressent (il fut notamment entre 1979 et 1996 président de la Commission de terminologie des télécommunications qui dépendait du ministère des PTT), se souvenait en 2003 :
« La Cost est l’auberge espagnole où un certain nombre de pays s’associaient sur un sujet donné. C’était à la carte, chacun faisait ses recherches de son côté et on mettait en commun les résultats. Aigrain avait lancé l’idée en disant : les Américains sont plus puissants que nous mais on doit pouvoir gagner grâce à Cost, car on sera plus nombreux et on ira plus vite, ce que font au fond les Américains en unissant les forces du Massachusetts, de Californie, etc. »
Source : European Informatics Network, Cost project 11, A European Informatics Network, Report on the project, 1980.
Le projet de réseau européen Cost 11, qui porte sur la téléinformatique, est décidé le 23 novembre 1971 par l'accord de huit gouvernements européens (la France, l'Italie, la Yougoslavie, la Norvège, le Portugal, la Suisse, la Suède, la Grande-Bretagne) et de l'Euratom, Communauté européenne de l'énergie atomique. Les Pays-Bas le rejoignent en août 1974. Ce projet comprend deux parties : tout d’abord l’établissement d’un réseau d’ordinateurs, puis l’utilisation de ce réseau pour des recherches dans lesquelles les ordinateurs coopéreraient. Derek Barber du National Physical Laboratory (NPL) dirige le projet. La France, l'Italie, la Suisse et la Grande-Bretagne ont accepté l'installation d'un centre de commutation de messages et le raccordement d'un ordinateur. Les autres pays suivront l'avancement technique des travaux.
Les négociations sont laborieuses, car les participants ne s’accordent pas sur les spécifications techniques : faire un réseau reposant sur des techniques éprouvées (commutation de circuits ou de messages) ou expérimenter les voies prometteuses de la commutation de paquets, dans lesquelles sont engagées l’équipe Cyclades de l’IRIA ou encore le NPL ? Finalement, c’est la seconde solution qui est choisie, afin d’essayer d’acquérir une expérience en la matière.
Les modèles en concurrence sont ceux des centres de recherches des deux pays les plus avancés dans le domaine de la commutation de paquets au plan européen : la France et la Grande-Bretagne. Si la France est représentée par l’IRIA, les Britanniques ont mis en avant une solution proche d’EPSS (Experimental Packet Switching System), réseau expérimenté par le British Post Office, bien que la présidence du comité Cost 11 soit confiée à Derek Barber, membre d’un autre centre de recherche anglais, le NPL.
Dans leur version finale, les spécifications du projet, baptisé EIN (European Informatics Nnetwork) sont très proches de celles du réseau Cyclades lancé depuis 1971 à l’IRIA sous la maîtrise d’œuvre de Louis Pouzin. Cigale, le réseau de commutation de paquets proprement dit dans Cyclades, est un inspirateur des idées de EIN, grâce à une active politique française, émanant notamment de la Délégation à l’informatique et de Maurice Allègre qui la dirige.
La promotion des idées et de l’industrie française
Dans une lettre du 8 avril 1974 adressée au Délégué à l’informatique, Louis Pouzin notait :
« Un consensus assez large s'est créé fin 1973 entre les experts des différents pays participants pour définir des spécifications largement similaires à Cigale, plutôt qu'à EPSS. De plus, les procédures Cyclades utilisées au niveau ordinateurs sont en passe d'être adoptées telles quelles par les participants de Cost 11.
Pour des raisons de discrétion politique, nous évitons d'intervenir couramment dans les réunions techniques. Cependant, les personnes qui y assistent sont assez souvent nos interlocuteurs dans d'autres cadres d'activités. L'influence de Cyclades sur les conceptions de Cost 11 est donc largement prépondérante. Toutes les offres remises par les industriels proposent le Mitra 15. »
Cet extrait apporte plusieurs éléments de connaissance sur la stratégie adoptée par l’équipe Cyclades et la Délégation à l’informatique au cours de la définition du projet EIN. L’ambition des Français est non seulement de faire adopter une solution technique proche de la leur, mais aussi de promouvoir les matériels (Mitra 15) de la toute jeune Compagnie internationale pour l’informatique (CII), née en France dans le sillage du plan Calcul lancé par le général de Gaulle en 1966, pour promouvoir l’industrie informatique française. Par le biais du projet EIN, un double objectif est donc visé : reconnaissance des travaux de l’équipe Cyclades, publicité et exportations pour la CII. Or de telles négociations impliquent une politique habile, « subtile », permettant le consensus.
Le projet Cost 11 entre, à l'été 1973, dans une phase active. À titre d'expérience préliminaire, le NPL et l’IRIA doivent se raccorder, confirmant la place centrale des Français et des Anglais dans le réseau.
En janvier 1974, un appel d'offre est lancé pour la réalisation d'un prototype de commutateur de paquets. Le choix du contractant se fait début juillet 1974 sur une solution qui favorise assez nettement la France, puisque les ordinateurs Mitra 15 sont choisis. Les Français ont notamment réussi à écarter le Selenia GP 160 italien. Quant au logiciel, il est réalisé par un consortium Sesa-Logica, unissant l'entreprise anglaise Logica et la française Sesa. Jacques Stern, patron de la Sesa, a en effet passé un accord stable avec Logica, afin que les deux entreprises répondent ensemble à tous les appels d’offres européens. « Au niveau européen, il faut toujours être œcuménique », se rappelle non sans ironie Louis Pouzin, dans un entretien de février 2007.
« Cost 22, Catch 11 »
EIN et Cyclades ne sont certes pas tout à fait similaires (il faudrait en fait comparer EIN et Cigale, le réseau à commutation de paquets de Cyclades, et là encore il y a quelques divergences), mais les membres de l’équipe retirent un prestige certain de l’opération et Maurice Allègre peut se féliciter des retombées du réseau qu’il a contribué à lancer depuis la Délégation à l’informatique. Il y a ainsi promotion du savoir-faire français, mais aussi de l’industrie française.
Ce succès n’est toutefois pas du goût de tout le monde, comme en témoigne un article paru en Grande-Bretagne dans la revue Computing du 1er août 1974, intitulé « The cost and catches of a network ». L’auteur, Hedley Voysey, y parle de Cost 22 et Catch 11, ce qui signifie que « cela coûte 22 et rapporte 11 »). Ce jeu de mot est tiré du titre d’un film « Catch 22 ». Comme le note Louis Pouzin dans une lettre d’avril 1974 réagissant à l’article : « Il est assez connu en Angleterre que les points de vue français dominent dans Cost 11, alors que la direction du projet est anglaise, et que dans ce domaine les Britanniques se croyaient assurés du leadership […] il n’y a pas lieu à mon avis de réagir de façon particulière à cet article. Il est par contre bon d’en prendre acte, car il faut s’attendre à subir des critiques sur ces sujets à l’occasion des rapports que nous pouvons avoir avec les Anglais ».
Si les retombées d’EIN sont bénéfiques pour la France et pour la commutation de paquets (le projet intéresse les Allemands, les pays scandinaves ou encore le délégué suisse, qui souhaite que l'étude réalisée pour Cost 11 serve de base à un futur réseau public inter-ordinateurs), l'opposition de certains membres de la CEPT (Conférence européenne des administrations des postes et télécommunications) au réseau Cost laisse présager qu’il ne fera pas forcément l’unanimité.