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15/04/2008Sommaire du document
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L’épreuve Million ou les tourments d’un mathématicien amoureux
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| Dessin : © Paul Gendrot |
Valérie était en larmes. D’un geste lent mais définitif, elle repoussa son assiette de quelques centimètres. Relevant ensuite la tête en tremblant légèrement, elle tamponna ses yeux avec sa serviette et, après une vague hésitation, se leva en hoquetant.
— Ma chérie...
France Million, la cinquantaine blond cuivré qu’elle aurait voulu vénitien, était restée une femme simple en dépit de l’éclatante réussite professionnelle de son mari. Simple, et maigre. Alors que la plupart de ses amies avaient pris leur lot de kilos superflus au fil des années, elle s’amusait encore, certains dimanches, à enfiler sa robe de mariée et à esquisser des pas de valse devant le grand miroir en pied du grenier. Maigre, et simple.
Mais, à cette heure, elle avait d’autres chats à fouetter, si tant est qu’elle fût femme à fouetter qui que ce soit. Elle détestait ces prises de bec entre sa fille Valérie, dont elle était si fière, et son mari Stanislas, objet de toutes ses attentions, dont elle redoutait en permanence les sautes d’humeur dévastatrices.
— Ma chérie... Ton père pense d’abord à ton bien...
Stan paraissait plus grand assis que debout. À cause, probablement, de ses membres trop courts, soi-disant qu’il aurait « fait un peu de rachitisme » dans les années de l’immédiat après-guerre, avant le lait Mendès France. Il fulminait, mais conservait au coin des lèvres une sorte de mauvais sourire dominateur. Sa calvitie en couronne faisait apparaître un étonnant contraste entre le rose des joues et les reflets opalescents du cuir chevelu.
— Un mariage, après tout, c’est pour toute la vie... Enfin, au moins pour longtemps...
Mais Valérie, mâchoires serrées, descendait déjà les marches du perron. C’est précisément cet instant que Stan choisit pour passer à l’action. Avec une fulgurance dont plus personne ne le croyait encore capable, et certainement pas sa femme, il bondit de sa chaise, traversa la salle à manger, le living, et, avant qu’elle n’ait pu y pénétrer, se retrouva devant la Clio de sa fille (celle-là même qu’il lui avait offerte pour son CAPES d’histoire), lui bloquant résolument le passage.
— Tu as vingt-cinq ans...
Il n’avait vraiment pas l’air d’humeur à négocier. Un peu comme le jour où M. Villeret, sous prétexte qu’il est pharmacien, avait voulu lui faire refaire tout le circuit d’arrivée d’eau de sa maison de campagne, arguant que les canalisations n’étaient pas aux normes et que le défaut de pente engendrerait des « foyers septiques ». Sceptique, Stan l’était resté jusqu’au bout, aussi ému du risque de nids à microbes que de son premier raccord en pvc. Il y avait eu une scène mémorable sur le carrefour, juste devant la pharmacie. L’affaire s’était évidemment terminée devant le tribunal de commerce, mais Stan s’était défendu mordicus et, après plusieurs années, il avait eu gain de cause.
— Tu as vingt-cinq ans, ma fille...
— Je sais bien, papa !
— ... et il est hors de question que tu épouses un garçon qui n’a pas de métier !
— Mais, papa, il est chercheur, mathématicien, c’est un scientifique ! C’est un métier, ça ! D’ailleurs il cotise à la sécu...
— Ça ne veut rien dire. Mathématicien, ce n’est pas un métier, pas un vrai...
Arc-bouté, enraciné dans ses certitudes, Stanislas Million aurait pu repousser les assauts de tous les rhéteurs des mondes antique et moderne réunis. La colère sourdait des prunelles amandines de Valérie.
— C’est quoi alors, M. Je-sais-tout ?
— C’est... c’est... un adjectif, voilà !
Voir traiter son Lucien d’adjectif, c’était plus que la jeune fille ne pouvait supporter. Et dire qu’il avait brillamment soutenu sa thèse de théorie des nombres quelques mois auparavant... Il fallait frapper vite et fort, étourdir l’adversaire avant de porter l’estocade. Tant pis pour les âmes sensibles.
— Papa, j’attends un enfant.
Elle vit immédiatement qu’elle avait pris l’avantage : tel un taureau estourbi par le picador, il fit deux pas de côté, lui laissant enfin la possibilité de s’asseoir au volant.
— Hein ? Un enfant ? Mais, tu n’es...
Stan était blême. Les joues, roses quelques instants auparavant, avaient viré au nacré façon saturnisme chronique. Quelques gouttes de sueur glacée perlaient sur le front et la moustache.
— Papa, tu l’as dit toi-même, j’ai vingt-cinq ans...
— Mais... mais... il n’a pas de métier... Ça ne sert à rien, les mathématiques... Si encore il était prof, comme toi, mais chercheur, chercheur en maths, ça n’a aucun sens... Et puis, d’ailleurs, il cherche quoi ? Qu’y a-t-il donc encore à chercher ?
— Bien sûr qu’il y a matière à chercher ! C’est... très important même.
Devinant un sourire incrédule, entre mépris et défi, sur les lèvres paternelles, la jeune femme ajouta :
— Il y a des masses de conjectures, sur lesquelles ils travaillent tous...
— Les conjonctures, on nous dit tous les jours qu’elles vont mal, qu’elles sont mauvaises, que c’est la crise...
— Con-jec-ture, papa, pas con-jonc-ture. C’est différent. Les conjectures, ce sont des idées de théorèmes, enfin de ceux qui ne sont pas encore de vrais théorèmes, ceux qu’on attend sans savoir...
— Si c’est une fille ou garçon ?
Elle sourit. Au moins, il n’avait pas perdu son sens de l’humour. Et le gros de la tempête était visiblement passé.
— Si tu veux, sauf que, dans ce cas-là, il y a beaucoup plus que deux possibilités. Des milliards...
— Un petit Million, ça me suffira. C’est pour quand ?
— Septembre. On aura le temps de tout préparer. D’ailleurs, maman est au courant...
— Pas si vite, fillette, je n’ai pas dit mon dernier mot !
Pas à dire, il encaissait bien et il récupérait vite. Il avait à présent les yeux brillants et ses joues avaient presque retrouvé un semblant de couleur. Valérie sortit de la voiture. S’il fallait négocier, autant le faire dans un endroit confortable.— Viens, on rentre à la maison.
En les apercevant s’asseoir calmement au salon, France les gratifia de regards reconnaissants.
— Ma chérie, tu veux ton dessert ?
— Non merci. Papa a une proposition à me faire.
Stan attrapa le gros cendrier en verre fumé et se mit à jouer avec l’éteignoir en forme de gourdin préhistorique. Un cadeau de mariage. Il semblait chercher à rassembler des souvenirs.
— Quand j’ai demandé la main de ta mère, j’avais juste un CAP. Je suis venu un dimanche. Il pleuvait. J’avais des fleurs, mais le bouquet était trempé. Beau-papa m’a fait entrer dans la pièce rouge, celle des réunions de famille, qu’il n’ouvrait que pour les grandes occasions...
Il jeta un rapide regard circulaire autour de lui, comme pour se rassurer de tout ce qui lui appartenait, tout ce qu’il avait gagné. Il avala sa salive, se passa brièvement la langue sur les lèvres, et reprit :
— Il m’a dit : « Vous avez votre CAP, bien, mais qu’est-ce que vous savez faire ? » Alors j’ai expliqué mes projets, d’où je venais et où je voulais aller, et nous nous sommes compris, nous avons parlé le même langage, concret, solide, réaliste...
— Papa, aujourd’hui, les choses ont changé.
— Peut-être, mais j’aimerais bien que ton Lucien-chercheur vienne me raconter à moi aussi comment il voit les choses, ce qu’il sait faire et ce qu’il cherche dans cette voie qu’il a choisie...
— Impossible ! C’est beaucoup trop compliqué, tu n’y comprendras jamais rien !
— Justement, Valou, j’ai juste mon certif, je n’y comprendrai certainement rien, mais je suis ton père. Alors, il faudra qu’il essaie.
Fût-ce à cause du « Valou », le premier depuis si longtemps, la jeune fille répondit doucement :
— Bon, d’acc, ’pa, il viendra, une fois, deux fois, peut-être trois fois, et il t’expliquera...
M. Million se renversa lentement sur son fauteuil. Il y avait si longtemps qu’il n’était pas retourné à l’école... Il allait laisser sa chance au blanc-bec...
Là-dessus, il s’endormit.
Il faut dire que, depuis quelques années, il faisait systématiquement une petite sieste après le repas.
