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23/05/2008Sommaire du document
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Du Web aux wikis : une histoire des outils collaboratifs
Vous avez dit « wikis » ? Rendus célèbres par l'encyclopédie en ligne Wikipédia, ces outils collaboratifs ont peu à peu gagné le Web. Ce premier document dresse l'historique des outils collaboratifs de l'époque précédant l'arrivée du Web à nos jours. Ainsi plongés dans le contexte du Web, nous aborderons les aspects techniques et ergonomiques communs à la grande majorité des wikis, ainsi que les aspects sociaux indissociables de ces outils depuis leur origine.
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| Cette photo représente ce que voyait Ward Cunningham tous les matins en attendant son bus à l’aéroport international d’Honolulu. C'est de là que lui est venue l'idée de donner le nom de wiki à son logiciel. Photo : Arik Baratz / Wikipédia |
Les outils collaboratifs répondent aux besoins des utilisateurs de travailler en groupe, par exemple, faciliter l'écriture collaborative de documents. Nés de la croisée de technologies indépendantes (messagerie, forum, workflow...), ils ont permis de mutualiser les ressources. C'est ce qui explique pourquoi ils se sont progressivement généralisés auprès des utilisateurs. Les applications à but collaboratif sont à peu près aussi anciennes que l’Internet et indissociables de l'idée de communauté. Dès 1968, Joseph Carl Robnett Licklider et Robert W. Taylor, deux des fondateurs d’Arpanet — le prédecesseur d'Internet —, pressentent l’apparition des communautés qu'ils définissent alors comme des communautés de partage d’intérêt par opposition aux communautés de proximité géographique classiques.
1. Les prémices des outils collaboratifs
L'histoire des outils collaboratifs commence avec la « libéralisation » de l’Internet vers la fin des années 80. Cet événement majeur annonce le début d'une nouvelle ère : le réseau n'est plus réservé aux seules universités, et des instances non gouvernementales — l’IAB (Internet Architecture Board) et l'ISOC (Internet Society) par exemple — sont créées pour mettre sur un pied d’égalité les universités et les entreprises. Cette ouverture permet l'émergence de « fournisseurs d’accès à Internet ». C'est la naissance de l’Internet « commercial ». Le début des années 90 a été marqué quant à lui par la création du Web (l’Internet multimédia) par Tim Berners Lee
. Vient ensuite Mosaic, le premier navigateur graphique créé en 1993 par Marc Andreessen. Capable d’afficher des images et des formulaires de saisie interactifs dans des pages, ce navigateur web est le catalyseur qui a rendu le World Wide Web si populaire. Il est en effet à l’origine de l’augmentation exponentielle du nombre de serveurs Web. Depuis, d’autres outils sont apparus, mais ce sont ces éléments qui ont fait office de déclencheurs. D'ailleurs, comment marche le Web ?
Tout comme le serveur d'une brasserie sert des cafés aux clients en
terrasse, les serveurs Web
« servent » des pages web à des clients qui lui sont propres : les navigateurs web. Les pages web sont en réalité soit des fichiers texte que le serveur envoie tels quels au client via le réseau, soit des pages « calculées » par programme. C'est le cas lorsque les pages web comportent des formulaires de saisie. Par exemple, une recherche sur Google produit des résultats différents en fonction des mots clés spécifiés. Lorsque la recherche est validée, le client envoie les mots clés au serveur Web et ce dernier interroge une base de données. Les résultats de la requête sont alors mis en forme et renvoyés par le serveur Web vers le navigateur qui peut les afficher : la page de résultats est ainsi « calculée » par Google et envoyée comme s’il s’agissait d’un fichier. On parle de pages « dynamiques » dans la mesure où le processus informatique qui effectue le traitement de la requête est réalisé en temps réel. La technologie permettant de réaliser de telles applications était présente dès le début du Web, avec la Common Gateway Interface
(CGI), une norme définissant l'interfaçage d'applications externes avec des serveurs Web.
En 1996, l'arrivée de la technologie ASP de Microsoft a permis de développer plus facilement des applications web interactives, en mixant au sein du code HTML d’une page web des ordres écrits en langage de script
, en particulier des requêtes SQL (Structured Query Language, le langage de requête des bases de données relationnelles). C'est le serveur Web qui se charge ensuite d’interpréter ces scripts. Cette solution évite d'exécuter un processus externe lors de chaque requête, tout comme le permet la technologie CGI.
L’année suivante, le monde de l'Open Source
(centré sur Linux à l’origine) propose le langage PHP
, proche du langage ASP. Mais la véritable révolution dans l’histoire des technologies du Web a débuté avec la large diffusion du « LAMP
», c’est-à-dire l’association du système d’exploitation Linux, du serveur Web Apache
, de la base de données MySql
et du langage PHP. Ces outils ont joué un rôle fondamental dans l'essor des applications dynamiques sur le Web en composant une plate-forme commune. À l’époque , on a même parlé du LAMP en tant que « Windows du Web ». En parallèle, Sun Microsystems a proposé dans sa distribution J2EE du langage Java, des interfaces de programmation
(APIs), et des outils (serveurs de Servlets
) permettant de développer des applications web en Java et de soulager le serveur Web classique du travail d'interprétation des commandes.
Enfin, les années 2000 ont consacré l’utilisation des langages de script, en particulier de Javascript comme langage permettant de réaliser des interfaces utilisateurs plus réactives, en déportant une partie du traitement dans les navigateurs web.
Les moyens de collaborer sur le Web
Il existe différentes manières de collaborer sur le Web.
Le premier type de collaboration est la discussion, synchrone ou asynchrone. Le courrier électronique ou mail en est l'exemple type : il existait bien avant la naissance du Web, à l'époque où l'Internet n'était pas encore multimédia. Les forums sont apparus peu après sous forme de
Bulletin Board Systems
(les fameux « BBS », ancêtres des serveurs modernes) puis sur le réseau
Usenet
.
La messagerie instantanée quant à elle, est arrivée dès 1985 avec
IRC
(Internet Relay Chat), l'ancêtre encore populaire des MSN, ICQ et Yahoo Messenger d'aujourd'hui. Véritables défis technologiques à l’époque, les outils de chat comme IRC ont donné à des milliers personnes distantes la possibilité de discuter en même temps dans des « salles de discussion virtuelles », les « canaux IRC ».
Ces différents outils permettent de collaborer, d'avoir des discussions synchrones (chat) ou asynchrones (forum, mail) et d'échanger des messages ou des fils de discussion. L’origine de l'essor communautaire de l'Internet réside dans la propagation des listes de diffusion (mailing lists), de Usenet et surtout des BBS. En effet, près de 10 millions d’utilisateurs fréquentaient les BBS en 1992. Ces outils ont joué un rôle très important, car ils ont façonné les modes d'interaction actuels.
Le second moyen de collaboration consiste à échanger des fichiers à l'aide de serveurs partagés. Pour effectuer ce type d'opérations, Ftp
(File Transfert Protocol) est l'outil le plus populaire de cette époque précédant le Web. À l'aide de clients Ftp, il est possible de se connecter sur un serveur Ftp et de déposer un fichier que d'autres personnes peuvent récupérer, modifier puis redéposer. Ftp est encore très utilisé de nos jours.
Au fil du temps, ces outils se sont améliorés ou ont été remplacés par des outils mieux adaptés. Avec l'apparition du Web, ils sont devenus multimédias et les outils de chat comme MSN Messenger ou Yahoo Messenger se sont enrichis de nouvelles possibilités en incluant des tableaux blancs (pour le dessin partagé), des fonctionnalités de communication audio ou vidéo, etc. La mise en ligne de pages HTML via des serveurs Web a remplacé en grande partie l'échange de documents textes
ASCII
auparavant échangés par Ftp ou par mail.
Toutefois, de nombreux défauts persistent. Avec le mail par exemple, chaque utilisateur doit trier et organiser ses messages pour pouvoir retrouver les informations pertinentes ou lire une conversation coupée en morceaux. Le problème se répète avec les forums : parfois, il faut sauter des messages pour retrouver le fil d'une discussion, tous les messages n'étant pas dignes d'intérêt. Le partage de fichiers par Ftp pose également de nombreux problèmes : que se passe-t-il lorsqu'on désire travailler à plusieurs sur le même fichier par exemple ? Comment ne pas se « marcher sur les pieds » ? Si on dépose un fichier sur un serveur alors qu'une précédente version du fichier est présente, que faire ? L'écraser ? Renommer le nouveau fichier ? Le problème de la gestion des versions se pose alors. La collaboration n'est donc pas toujours aisée...
Le modèle de publication de documents HTML tel qu'il était encore pratiqué récemment a rencontré des problèmes du même ordre, les pages web étant la plupart du temps statiques, éditées hors ligne puis déposées sur un espace disque visible par le serveur Web via le protocole Ftp que nous venons de critiquer (pas de gestion de versions, etc.). En outre, la création de pages HTML nécessite d'installer sur la machine client un éditeur spécialisé tel que le populaire Dreamweaver édité par la société Macromedia, ou des outils gratuits plus simples comme l'éditeur de pages HTML fourni par le navigateur Netscape ou encore le logiciel
Amaya
de l’INRIA. HTML ne cessant de devenir plus complexe jusqu'à sa version 4.0, les éditeurs HTML ont pris le pas pour devenir de véritables usines à gaz. Ce modèle de publication a néanmoins remarquablement fonctionné faute de mieux, et le nombre de serveurs Web et de pages HTML a augmenté de manière exponentielle. Mais on ne peut pas encore parler de travail collaboratif, car il s'agit dans la très grande majorité des cas de publications de type 1 - n avec un producteur pour n consommateurs. Ce modèle est à rapprocher de celui, plus classique, de la publication des journaux et magazines, l'hypertexte et la mise en ligne en sus.
WebDav et BSCW, les premiers vrais outils collaboratifs basés sur le Web
Pour répondre au problème de la gestion de versions sur des serveurs partagés, de nouveaux protocoles comme WebDav
(Web Distributed Authoring and Versioning project) sont apparus fin 1995. Cette tentative pour étendre le protocole HTTP, permet l'échange transparent de fichiers entre un client et un serveur, à la manière d'un simple
système de fichiers
. Un utilisateur dépose un fichier dans un répertoire distant de la même manière qu'il déplace un fichier sur son disque local. Le répertoire distant est alors partagé. En outre, WebDav propose un système pour gérer les versions : si on dépose un fichier alors qu'un fichier du même nom est déjà présent dans le répertoire distant, ce dernier n'est pas effacé et on garde ainsi une trace de toutes les versions existantes. Des systèmes comme BSCW (Basic Support for Cooperative Work) proposant des fonctionnalités bien plus évoluées, ont succédé à WebDav. Leur plus ? Fournir des interfaces utilisateurs sous la forme de pages web ainsi que la gestion des utilisateurs ou des groupes d'utilisateurs et la possibilité d'être prévenu (par une notification) lors de modifications sur certaines parties de l'espace partagé, etc.
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| Écran typique de BSCW. L'icône NEW (2) indique que le fichier est apparu dans l'espace partagé depuis la dernière connexion. |
L'apparition de WebDav et de BSCW marque une étape importante. On commence à disposer d'outils de manipulation de fichiers, de partage de documents (y compris de documents hypertextes) incluant la gestion de versions et des mécanismes de notification évolués. Les interfaces utilisateurs sous forme de pages web permettent de classer BSCW parmi les pionniers des outils collaboratifs « basés sur le Web ». Cependant, des éditeurs externes — éditeurs HTML, éditeurs de type Microsoft Word ou simple éditeur de texte, etc. — sont toujours nécessaires pour créer les documents. En effet, à cette époque, les limitations des technologies web ne permettent pas encore de construire des interfaces utilisateurs riches et réactives.
Mais pourquoi éditer des documents dans son navigateur web alors que des outils puissants et reconnus existent ? Dans le monde des entreprises, à la même époque, des outils collaboratifs tels que
Lotus Notes
connaissent un succès important en proposant des services — le plus souvent articulés autour de formats propriétaires — tels que le mail, l'échange de fichiers, le partage d'espace disque, le partage d'annuaires, etc. Ces outils proposent donc des interfaces utilisateurs très riches (peut-être même trop) et des fonctionnalités à profusion. Dédiés à des applications intranet, c'est-à-dire limitées au réseau interne de l'entreprise, ceux-ci offrent alors une alternative « industrielle et sérieuse » aux outils du Web, souvent jugés trop simples et peu sécurisés.
Un outil tel que le mail « standard » basé sur le protocole
SMTP
a mis dix ans avant d'être utilisé par les entreprises. Pourquoi ? Simplement parce que l'idée qu'un employé puisse envoyer des messages à l'extérieur de l'entreprise était difficile à accepter. L'accès au Web également a longtemps été restreint ! Interdire l'accès à Google aujourd'hui, cela semble inimaginable dans le monde de l'entreprise et pourtant, il n'est pas rare de rencontrer des sociétés où l'accès au Web externe est encore sous contrôle. Se tourner vers Lotus Notes ou vers d'autres outils équivalents semblait à l'époque plus judicieux, parce que ces logiciels lourds correspondaient à cette ancienne « culture de l'entreprise » où tout doit être régulé. Au cœur de Lotus Notes se trouve en effet un mécanisme très complet de gestion des droits et privilèges, incluant de puissants et complexes algorithmes qui permettent de dire ce que chacun a le droit de faire ou de ne pas faire. Il est possible par exemple de donner à certains utilisateurs des pouvoirs de délégation (« tu as le droit de donner des accès à cet espace, mais uniquement aux personnes du groupe des managers que tu n'as pas le droit de modifier »). Pourtant, ces outils sont chers, lourds, et finalement peu collaboratifs.
Les premiers outils collaboratifs « basés sur le Web », proposent une autre vision de la collaboration :
- Aucune installation n'est nécessaire, un simple navigateur web suffit. Ceci est particulièrement adapté aux situations où les utilisateurs du système sont mobiles : intranet d'universités ou d'entreprises réparties sur plusieurs sites, télétravail depuis le domicile, etc.
- Gestion des versions : les documents que l'on voit sont régulièrement mis à jour et l'accès aux versions précédentes est possible, rien ne peut être perdu.
- Systèmes basés sur un langage hypertexte, permettant la création d'un corpus documentaire formé de pages reliées entre elles par des liens hypertextes.
Par ailleurs, le langage HTML s'est imposé naturellement pour la réalisation des documents hypertextes, malgré sa complexité qui le rendait difficilement utilisable par des non informaticiens. Le temps où l'on tapait du HTML dans un éditeur de texte pour composer une page web est révolu ! Le navigateur Netscape a ouvert la voie en proposant un éditeur HTML « noyé » dans son navigateur, mais il ne s'agissait pas réellement d'un éditeur intégré dans une page web. Pour éditer une page HTML, il fallait toujours Netscape, un autre navigateur ne pouvant faire l'affaire ! Puis sont arrivés sur le marché les systèmes auteurs : les premiers éditeurs hypertextes embarqués dans des pages web qui ne nécessitaient pas une grande expertise en HTML.
Les systèmes auteurs
Prenons des étudiants sur un campus universitaire... Ils sont susceptibles d'utiliser n'importe quel ordinateur parmi ceux mis à leur disposition dans les salles informatiques. Ils ne vont pas travailler tout le temps dans la même salle ni sur la même machine. S'assurer que tous ces ordinateurs disposent des logiciels nécessaires mis à jour oblige les administrateurs systèmes à un lourd travail de maintenance. Les personnes doivent être formées à ces logiciels ainsi qu'à l'utilisation des outils de publication (Ftp ou autre). L'idée du « zéro-installation » a toujours été séduisante : nul besoin d'installer des logiciels, un simple navigateur web suffit ! Embarquons donc les applications dans le navigateur !
C'est cette motivation première qui est à l'origine de l'apparition des premiers systèmes auteurs en 1994. Ces derniers permettent de créer à l'aide de formulaires HTML du contenu destiné à être affiché dans des pages web. Par exemple, les plates-formes de télé-enseignement permettent dès lors aux enseignants de remplir des formulaires pour indiquer le descriptif des cours qu'ils comptent mettre en ligne. Ils peuvent y insérer des mots-clés caractérisant le cours, le type de documents composant le cours, etc. Parfois, on peut même entrer directement du code HTML dans une zone de saisie et ainsi mettre du texte en gras ou en italique, ajouter des liens hypertextes... Certains éditeurs vont même plus loin en proposant de l'édition HTML « interactive », comme l'outil WebWriter apparu en 1996.
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| Les images ci-dessus donnent une idée de la difficulté d'utilisation d'un de ces éditeurs de page web disponible en 1996, WebWriter en l'occurrence. À gauche, création d'une page de « patrons de présentation » (template) pour WebWriter (1996). Sur cet écran, on voit bien l'interface de création de templates qui permet de spécifier quelles parties du texte sont éditables. L'image en haut à droite illustre quant à elle le mode d'édition à proprement parler : le texte est entouré de points d'ancrages, et lorsqu'on clique avec le bouton droit sur un de ces points d'ancrage, un menu déroulant (avec deux niveaux de hiérarchie) propose d'insérer des balises HTML simplifiées (un sous-ensemble de HTML version 3.2 étant proposé). Ce menu est illustré sur l'image en bas à droite. Imaginez le travail fastidieux qui attendait celui qui voulait réaliser une page un peu longue ! |
Ces outils ont peu marqué l'histoire du Web, leur insuccès s'expliquant par leur grande complexité. En effet, il semble que leurs auteurs se soient surtout enthousiasmés pour les aspects technologiques, au détriment de leur ergonomie.
En dépit des technologies web trop limitées ne permettant pas la création d'interfaces utilisateurs riches, d'autres outils mieux adaptés à ces limitations ont vu le jour et les gens ont enfin pu collaborer. Du reste, la technologie n'est qu'une partie du problème. Dans la vie réelle, nous sommes parfois amenés à collaborer sans l'aide d'un ordinateur et pour ce faire, nous griffonnons des dessins sur des feuilles de papier, sur des tableaux, nous utilisons des interfaces parfois difficilement compatibles (langages différents, cultures différentes...). De même, avec un petit effort de mémoire, il est amusant de se rappeler tout ce que l'on arrivait à faire avec les outils informatiques d'il y a 15 ans. À l'époque, malgré les défauts des outils disponibles (inhérents aux contraintes technologiques notamment), et même si cela demandait de gros efforts, les gens réussissaient déjà à travailler ensemble. Parmi les outils collaboratifs les mieux adaptés aux limitations du Web de l'époque, certains ont eu un impact plus grand que d'autres : les wikis !
Le premier wiki, un outil révolutionnaire
Une révolution démarre en 1995 lorsque l'informaticien Ward Cunningham
crée le premier wiki, celui du Portland Pattern Repository. Toujours en activité, le site
est désormais entré dans l'histoire de l'Internet et une pratique populaire consiste à l'appeler « le wiki de Ward »(Ward's Wiki).
Lassé par le rôle central du webmestre et la complexité du processus de création de documents HTML, influencé par Hypercard
et certainement par la vision initiale du Web qu'avait eue Tim Berners Lee, Ward Cunningham invente à l'occasion de la création du portail Web du Portland Pattern Repository, le concept génial du wiki : un site web permettant la création, l'édition et la mise en place d'un réseau de pages à la volée, depuis un simple navigateur web, de manière très simple et rapide (« wiki » signifiant « vite » en hawaïen).
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| Page d'accueil du wiki de Cunningham telle qu'elle apparaît en 2008 : simple, austère, orientée clairement vers le contenu. Les premiers paragraphes donnent quelques clés sur le concept du wiki. Remarquons en particulier la syntaxe des liens : ce sont tous des WikiWords ! La page « brille » par ses WikiWords, emblématiques des wikis. |
On cache HTML
Cunningham n'a fait que reprendre l'idée des systèmes auteurs, mais en la simplifiant. Chaque page du site web du Portland Pattern Repository comprend un lien edit permettant d'éditer le contenu de la page dans une zone de saisie d'un formulaire HTML (TextArea HTML), à la manière des systèmes auteurs.
Première révolution, on oublie le HTML ! L'informaticien choisit un langage d'édition de pages très simple, communément appelé un « dialecte WikiML » (Wiki Markup Language). Ce langage ressemble fortement au langage utilisé par les internautes pour formater les messages ASCII envoyés par mail ou échangés sur les forums Usenet.
À l'époque de Usenet, Internet n'est pas encore graphique et pour mettre un mot en évidence, on l'entoure d'astérisques *comme ceci* et pour simuler l'écriture italique, on l'entoure par des caractères soulignés, _comme ceci_. Le langage de ce premier wiki, demeuré pratiquement inchangé jusqu'à aujourd'hui, propose des règles de formatage simples, très proches de la toute première version de HTML : gras, italique, souligné, plusieurs niveaux de titres, listes à puces, listes numérotées...
On crée un réseau de pages à l'aide de WikiWords
La véritable contribution de Ward Cunningham, c'est l'invention des WikiWords (appelés aussi « CamelWords » en anglais ou « ChatsMots » en français). La « casse ChatMot » est un format de syntaxe pour les phrases, dans lesquelles tous les espaces sont supprimés, les mots accolés et les premières lettres mises en capitales UnPeuCommeCeci. Ce nom animalier provient de l'assemblage des mots « Chat » et « Mot », formant ainsi deux bosses là où les lettres en capitales nous rappellent les deux bosses du chameau.
Le ChatMot est très usité pour les PagesNoms de wiki, parce qu'il permet de créer des liens automatiques vers ces pages. Pour créer de nouvelles pages web et les relier entre elles, il suffit en effet de taper dans une page deux mots avec l'initiale en capitales collés l'un à l'autre et de sauvegarder la page. Dans la page, le ChatMot est devenu un lien qui se termine par un « ? ». Il suffit alors de cliquer sur le lien pour créer une nouvelle page dont le nom est le ChatMot, et dont l'URL se termine par ce même ChatMot. La page nouvellement créée est automatiquement affichée en mode édition, il suffit de taper du texte et de la sauvegarder. Ainsi, de manière très simple, on construit un réseau de pages.
Voici un exemple simple. Si on tape dans une page du wiki : « Cette phrase contient un LienVersUneAutrePage » et que l'on sauvegarde la page, cela donne :
« Cette phrase contient un LienVersUneAutrePage ? »
Le ChatMot LienVersUneAutrePage ? devient un lien cliquable (le point d'interrogation indiquant qu'il pointe vers une page qui n'existe pas encore). Si on clique dessus, le wiki crée automatiquement une page vide reliée à la précédente (par le lien hypertexte LienVersUneAutrePage) et le lien perd son point d'interrogation à la fin, indiquant que la page existe maintenant. Les wikis modernes proposent un bouton link et autorisent la création de liens sans utiliser cette astuce, mais à l'époque, les éditeurs WYSIWYG pouvant fonctionner dans une page web n'existaient pas, et les ChatMots étaient très utilisés.
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| Version WikiML de la page d'accueil du wiki de Ward Cunningham en 2008. |
Comment Ward Cunningham a-t-il eu l'idée de la syntaxe ChatMot ? La raison historique à cela provient du wiki original, le WikiWiki, qui était initialement le Wiki du Portland Pattern Repository. N'oublions pas que Ward Cunningham appartenait à une communauté d'ingénieurs et de scientifiques qui s'intéressaient aux modèles de conception collaborative (design patterns) et au langage de formes pour le logiciel (on parle aussi de langage objet). Le portail Web du Portland Pattern Repository qu'il a implémenté à l'aide de son moteur de wikis, était en effet destiné à publier et à discuter tous ces aspects. Il est naturel qu'il ait été hautement influencé par le langage de programmation orienté objet SmallTalk
(dont le nom est lui-même un ChatMot). Dans ce langage, les noms de classes doivent également être en syntaxe ChatMot. Bien qu'aujourd'hui il soit possible de créer des liens dans des wikis de manière différente, l'usage de ChatsMots est une pratique toujours très populaire. C'est une fonctionnalité caractéristique des wikis, qui n'a jamais été vue ailleurs sur le Web.
Un succès inattendu
C2wiki
, le wiki originel de Ward Cunningham, rencontra un tel succès qu'il est vite devenu le premier grand wiki communautaire, ses utilisateurs débordant rapidement du cercle des scientifiques et des passionnés de schémas de conception et de programmation orientés objet pour devenir des fidèles de la WikiWay, nom donné à la « CultureWiki » ! Et devinez le sujet de discussion favori des utilisateurs de ce wiki originel sur le site ? Les wikis et la WikiWay ! Le concept connut un tel triomphe, un tel impact, qu'il a réellement contribué à modifier la vision de l'Internet moderne, le transformant en un média sur lequel on peut écrire et collaborer facilement.
Les plus curieux pourront lire le livre « The WikiWay, quick collaboration on the web », ainsi que l'interview de W.Cunningham
(en anglais) en quatre parties que Bill Venners a publié en 2003, dans laquelle Ward Cunningham revient sur la genèse du premier wiki.





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