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L'histoire d'une science récente
 
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Auteur(s)
Michel Buffa (Enseignant-chercheur)
Date de parution
23/05/2008
Sommaire du document
  1. Les prémices des outils collaboratifs
  2. L'ère du wiki
Document publié sous licence Creative Commons

 

Mots-clés
  • Web
  • Utilisateur
http://interstices.info/wikis-histoire

Du Web aux wikis : une histoire des outils collaboratifs  

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2. L'ère du wiki

Définir ce qu'est un wiki aujourd'hui n'est pas si simple. Le concept initial a en effet été dérivé et implémenté dans plusieurs centaines de moteurs de wikis. Et d’autres types de logiciels collaboratifs se sont inspirés des wikis. Certains « puristes » vous diront que pour être un wiki, l'édition des documents doit être effectuée à l'aide d'un langage de type WikiML, ce qui exclurait automatiquement les outils équipés d'un éditeur WYSIWYG document externe au site. Dans le cas présent, nous nous en tiendrons à la définition de Brian Lamb, la plupart des moteurs de wikis modernes se dotant aujourd'hui d'un éditeur WYSIWYG.

La définition communément admise est donc celle qui suit :
« Un wiki est un site web collectif dans lequel un grand nombre de participants sont autorisés à modifier les pages et à en créer de nouvelles à l'aide de leur navigateur web. »
Le moteur de wikis est quant à lui l'outil logiciel qui permet de maintenir le site.

Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Logo Wikipédia original : © Wikimedia Foundation document externe au site, tous droits réservés, adaptation par TheKMan.

Il est courant d'utiliser le mot wiki pour décrire indifféremment le moteur de wikis ou le site web créé à l'aide d'un moteur de wikis, ce qui prête parfois à confusion.

De très nombreuses variantes des moteurs de wikis existent aujourd'hui. Brian Lamb, dans son article très intéressant « Wikis, Ready or Not document externe au site », insiste sur le fait que l'on retrouve des points communs à toutes ces variantes — création de pages et de liens à la volée —, mais aussi beaucoup de différences. Faute de standardisation, le dialecte WikiML n'est jamais le même d'une implémentation à l'autre bien qu’un standard, le WikiCreole document externe au site, soit récemment apparu. En outre, les fonctionnalités varient en fonction de la cible visée par le logiciel wiki : les wikis communautaires tels UseMod document externe au site ou MediaWiki document externe au site (le logiciel utilisé par la célèbre encyclopédie en ligne Wikipédia document externe au site), incluent par exemple des systèmes anti-spam, et certains wikis ciblés pour les intranets d'entreprise comme TWiki document externe au site proposent de nombreuses extensions permettant d’utiliser le wiki comme une « plate-forme d’applications » capable de se connecter à des services externes du type LDAP, etc.

Des fonctionnalités classiques

On trouve des wikis écrits dans tous les langages : Perl, Java, C#, PHP, C, C++, Python, etc. Certains — TWiki, MoinMoin document externe au site, JotSpot document externe au site, XWiki document externe au site — sont dédiés à des applications de type intranet, d'autres — c'est le cas de UseMod et de C2wiki — sont destinés à la création de sites web collaboratifs publics. Le très populaire moteur de wikis, MediaWiki, se destine quant à lui à des sites web articulés autour d'une taxonomie. Peu à peu, avec l’apparition du Web 2.0 perçu comme le renouveau du World Wide Web et le développement de nouvelles technologies (Ajax document externe au site, etc.), les interfaces graphiques se sont modernisées (éditeurs WYSIWYG). Par ailleurs, une nouvelle branche, les « wikis sémantiques », est apparue avec le développement des technologies du Web sémantique.

Tous ces wikis utilisent les fonctionnalités principales du wiki de Ward Cunningham :

  • L'édition des pages à la volée est possible depuis le navigateur en un seul clic. Le bouton edit est bien en vue pour inviter les utilisateurs à modifier le document présenté.
  • L'édition permet un formatage limité. Elle est ainsi simplifiée et les utilisateurs peuvent produire plus facilement du contenu, sans se sentir tenus de passer du temps sur la présentation. La plupart des wikis supportent un langage de type WikiML ou bien proposent un éditeur WYSIWYG proche des fonctionnalités de formatage de texte de l'outil WordPad de Microsoft.
  • La création des pages à la volée est également possible en tapant un nouveau WikiWord. Une fois la page sauvegardée, il suffit de cliquer sur le WikiWord pour créer la page du même nom.
  • L'édition de la structure du site à la volée est induite par les deux fonctionnalités précédentes. On peut copier le contenu d'une page pour le répartir dans deux pages reliées à partir du navigateur web.
  • Une section « bac à sable » où tout un chacun peut s'entraîner à modifier et à créer des pages afin de se familiariser avec l'outil ou avec le langage WikiML en général est mise en place dès l'installation du site.
  • Le gestionnaire de version agit comme un « filet de sécurité » : ainsi, il est rassurant pour la communauté des utilisateurs de savoir que rien ne sera perdu sur le site, quoi qu'il arrive.
  • Une page contenant des liens vers les pages modifiées récemment(Recent Changes) est disponible.
  • Un moteur de recherche, le plus souvent basé sur des recherches par mot clé « à la Google », ou bien parfois basé sur des tags entrés par les utilisateurs (social tagging) est intégré.
Le serveur wiki de l'IUP Miage de l'Université de Nice en 2001. Le logiciel wiki utilisé ici est TWiki, un des plus populaires. Les principales caractéristiques mises en valeur dans cette image montrent l'intérêt d'un tel outil pour la collaboration : suivi des modifications, pages facilement éditables, notification, statistiques d'utilisation, etc.

Cet ensemble de fonctionnalités « de base » fait des wikis des outils à part. Simples et intuitifs, ils invitent les utilisateurs à devenir des auteurs. Mais ces caractéristiques techniques n'expliquent pas tout !

Un logiciel relationnel ou social d'un nouveau genre

Pourquoi dit-on des wikis que ce sont des logiciels sociaux uniques en leur genre ?

Comme nous l'avons vu précédemment, l'histoire des wikis a commencé avec le wiki originel de Ward Cunningham, C2.com également appelé C2wiki. Ce premier wiki a connu une évolution très rapide, le nombre de pages et d'utilisateurs croissant de manière exponentielle. On a pu observer le même phénomène avec la célèbre encyclopédie en ligne Wikipédia ou avec d'autres wikis communautaires.

Comment expliquer ces succès ? Tout d'abord, historiquement, personne ne s'attendait à une réaction aussi enthousiaste de la part des internautes. L'explication est autant d'ordre social que technique : participer, oui, mais pourvu qu'on me donne les moyens de collaborer et de communiquer simplement ! Il fallait donc non seulement des moyens techniques, mais aussi des moyens humains.

Page d'accueil de Wikia, un annuaire de wikis.

La question des droits des utilisateurs

Outre la simplicité d'utilisation du wiki de Ward Cunningham, il est important de souligner que les utilisateurs n'étaient pas authentifiés : pas de login ni de mot de passe ! S'ouvre alors pour n'importe qui, la possibilité — révolutionnaire à l'époque — de créer et de modifier les pages d'un site web public, de changer la structure du site sans en demander la permission et de manière totalement anonyme ! Encore aujourd'hui, les trois principaux wikis communautaires Wikipédia, le wiki de Ward Cunningham et Meatball document externe au site, qui a remplacé aujourd’hui le wiki de Ward Cunningham comme site où on parle de la WikiWay, n'acceptent que des contributions anonymes.

Ward Cunningham a également eu une attitude assez remarquable au cours de l'évolution de son wiki. Il a en effet laissé les utilisateurs libres de se l'approprier. Que la discussion dévie et ne s'adresse plus à la communauté orientée objet ? Pas grave ! Que des utilisateurs publient des critiques corrosives ou que des polémiques s'installent ? On laisse faire ! Il ne s'est pas senti le droit moral de censurer ses utilisateurs. Après tout, si le wiki a été un tel phénomène, c'est bien parce qu'il était basé sur le respect d'autrui et sur l'idée que la parole de l'un vaut bien celle de l'autre.

Mais attention, bien que Ward Cunningham n'ait pas censuré ses utilisateurs, il n'a jamais cessé d'être présent en contribuant aux nombreuses discussions qui sont apparues sur les pages de son wiki. Il n'a cessé de « jardiner son wiki ». D'autres utilisateurs passionnés se sont transformés en « jardiniers », si bien qu'au bout de quelque temps, le wiki s'est en quelque sorte auto-modéré.

Lors de la conférence internationale sur les wikis, WikiSym 2005, Ward Cunningham a insisté sur les aspects sociaux : « A wiki is a work sustained by a community », « One's words are a gift to the community... », « to collaborate on a work, one must trust... », etc.

Il a toujours encouragé ses utilisateurs à ne pas signer leurs contributions, afin de limiter les problèmes d'ego. Il considère les documents du wiki comme de l'argile que chacun peut modeler à sa guise pour former une œuvre commune. Les pages étant créées par un auteur initial puis complétées, modifiées, remodelées par d'autres personnes, devenant « co-auteurs » à leur tour, il est de fait souvent impossible d'attribuer la paternité d'une page à une personne dans les wikis anonymes comme celui de Ward Cunningham ou Wikipédia.

Ward Cunningham est convaincu que la nature humaine pousse à la collaboration - l'homme étant un animal social - et qu'en donnant ne serait-ce qu'une petite partie d'eux-mêmes, les utilisateurs d'un wiki produiront forcément quelque chose de bien. Selon lui, c'est cela qui pousse les utilisateurs à contribuer au travail de réflexion des autres. À ses yeux, c'est la preuve que des choses merveilleuses arrivent lorsqu'on se met à faire confiance aux gens plus que de raison.

Un outil adapté à la structure sociale dynamique

Si l'on regarde de plus près les grandes expériences de wikis communautaires apparus ces dix dernières années, (depuis le wiki initial) — comme l'encyclopédie en ligne Wikipédia ou le site communautaire Meatball —, la métaphore des documents vus comme de l'argile modelable par tout un chacun semble en effet fonctionner. Les contributeurs des wikis jouent le jeu et acceptent sans rechigner le principe de voir leurs idées remodelées par d'autres. Ils parviennent aussi à utiliser les idées des autres, à les mélanger, sans en perdre la substance.

Il faut accepter que les choses évoluent, qu'une page web soit un objet vraiment dynamique dans le temps. Ceci est rendu possible par le concept de l'hypertexte : si une page devient trop longue, c'est qu'elle renferme trop d'idées, donc coupons-la en morceaux (en pages wikis), donnons des noms « parlants » à ces idées (les ChatsMots) et relions-les ensemble. La manière avec laquelle les informations d'un wiki sont maillées, « brille » par ses ChatsMots.

Ici, il est pertinent de faire remarquer que les ChatsMots sont signifiants, bien plus que des URLs peu lisibles. En effet, comparons par exemple l'URL « http://www.canalplus.com/prog.asp?day=today » avec sa traduction en ChatMot qui donnerait quelque chose comme ProgrammeCanalPlusDuJour. Les utilisateurs des premiers wikis communautaires devaient faire l’effort sémantique de bien choisir les mots pour décrire les documents qu’ils désiraient créer, ce qui rendait les liens dans les pages « parlants », tout comme un programmeur doit « bien » choisir les noms des classes.

En jargon informatique, ce remodelage facile s'appelle la refactorisation document externe au site (refactoring). Devenu incontournable aujourd'hui dans le monde du développement logiciel, le refactoring a été rendu populaire par les méthodes de Programmation Extrême (eXtreme Programming document externe au site, ou XP en anglais) et de Programmation Agile. Il est intéressant de noter que le projet C3 de Chrysler (projet de gestion de paie) est historiquement le point de départ de l'eXtreme Programming. Ward Cunningham et surtout Kent Beck sont à l'origine de cette méthode, qu'ils ont tous deux mise au point quand ils travaillaient chez Chrysler. D'autant que la refactorisation était présente dans la culture SmallTalk dès le début.

Ainsi, puisque le wiki est un outil de refactoring, la plupart des logiciels wikis publics « historiques » ne fournissaient pas de structure par défaut, ou bien des outils de structuration simples. Point de menus horizontaux et verticaux sur les bords de la page web, ni de bannière avec des onglets, ou encore de workflow de navigation à configurer avant de mettre le wiki en œuvre. Tout cela devient alors inutile, puisque ce sont les utilisateurs qui vont petit à petit structurer le wiki.

Des règles « sociales » pour un fonctionnement idéal

Certaines expériences de wikis publics ont été de retentissants échecs. On peut citer en exemple le wiki mis en ligne par le Los Angeles Times : il fut retiré au bout de deux jours, les pages étant rapidement vandalisées par des photos pornographiques. Ce cas fut discuté lors de la conférence Wikisym 2005. Quelles ont été les causes de cet échec ? Les responsables du L.A Times ont en fait commis de nombreuses erreurs : ils n'ont pas établi de communauté d'utilisateurs, ils n'ont pas « jardiné » leur wiki, ils sont arrivés à un moment où le Web était devenu une terre bien plus hostile qu'à l'époque où C2wiki ou Wikipédia se sont installés, si bien que leur wiki n'a pas eu le temps de s'auto-modérer.

On retiendra de ce cas d'échec la confirmation que l'outil ne peut pas fonctionner si l'on ne tient pas compte de son aspect social. D'une part, il faut une communauté d'utilisateurs et d'autre part, ces utilisateurs doivent avoir envie de collaborer, de s'investir personnellement dans cette collaboration. Si les utilisateurs se contentent d'utiliser le wiki « en touristes », le wiki n'aura aucune chance de fonctionner.

Une autre source d'échec purement conceptuelle et technique est le problème de la structuration des documents d'un wiki. L'organisation libre de la structure du wiki avec la plupart des moteurs de wikis fait qu'ils supportent difficilement la mise à l’échelle. Les wikis d'entreprises notamment montrent des exemples d'échecs dus à ce type de problèmes.

En guise de conclusion, on peut dire que les wikis sont aujourd'hui bien ancrés dans les pratiques culturelles. Peu à peu, ces outils collaboratifs ont envahi la toile et en se démocratisant, ils sont entrés dans une nouvelle phase de développement. Dans un second article à paraître prochainement sur Interstices, nous aborderons l'évolution des wikis, leur impact sur le monde de l'entreprise et sur l'émergence du Web 2.0. L'étude se terminera ainsi par une présentation des wikis issus du monde de la recherche, tirant parti à la fois des innovations du Web 2.0 et des technologies du Web sémantique.

Quelques références definition vous sont proposées pour en savoir plus sur l'histoire des wikis.

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