Itinéraires

Louis Pouzin, la tête dans les réseaux

Aujourd'hui retraité mais toujours la tête dans les réseaux, Louis Pouzin nous dévoile son parcours professionnel riche et atypique, qui l'a mené de la France aux Etats-Unis - et retour, de l'industrie à la recherche, qui aurait aussi pu le mener de l'invention du réseau informatique Cyclades à Internet. Cela aurait été une autre histoire.

 

Entretien avec Louis Pouzin mené par Isabelle Bellin.

On est en 1953. Vous revenez de votre service militaire après vos études à Polytechnique (promotion 1950). Quelques années à la Compagnie industrielle des téléphones (CIT), ancêtre d'Alcatel, puis vous rejoignez Bull. Un polytechnicien dans l'informatique ? Une erreur de parcours ?

Pour tout vous dire, le terme « informatique » n'existait même pas. À cette époque, on manipulait des cartes perforées, premiers supports d'entrée et sortie de données pour faire des statistiques, des fiches de paie... des tâches administratives. Par hasard, en 1957, j'ai été interpellé par un article du Monde qui évoquait des « calculateurs ». J'ai répondu à une petite annonce de Bull et j'ai effectivement plongé dans le monde de la programmation. Je ne vous cache pas que mes camarades de promotion de l'X qui ambitionnaient plutôt des postes de direction, me regardaient avec un certain étonnement. Ces outils étaient selon eux réservés à la gestion, à la comptabilité... pas franchement stratégiques. Pour ma part, sans que je puisse l'expliquer, j'ai été d'emblée passionné par cette logique virtuelle, par cet environnement de développement et ses possibilités. Mais revenons à Bull : concrètement, le service technique dont j'étais responsable faisait le lien entre les commerciaux de l'entreprise qui promettaient des machines toujours plus extraordinaires à leurs clients et les techniciens qui les programmaient sur cartes perforées. C'était la grande époque de la machine Gamma 60 de Bull. Pourtant, ce mode de fonctionnement ne me satisfaisait pas : il y avait une sorte de dénigrement des ingénieurs à manipuler, à programmer, tâche réservée aux techniciens, cela me semblait contre-productif.

Changement de cap : vous traversez l'Atlantique pour découvrir la programmation et le « temps partagé »...

J'avais rencontré un professeur du MIT (Massachusetts Institute of Technology, Boston), Fernando J. Corbató, directeur adjoint du centre de calcul. Il était le chef du projet Mac (Multi access computer), un projet de programmation en temps partagé (time sharing). J'ai sauté sur cette occasion qui me permettait de programmer une machine puissante, concrètement cette fois, de m'initier à ce nouveau concept informatique qui me semblait prometteur, et du même coup de travailler mon anglais. En janvier 1963, j'ai embarqué femme et enfants, direction Boston, où nous sommes restés deux ans et demi. Dans l'équipe du professeur Corbató, nous étions six « programmeurs système », un métier qui n'existait pas encore en France. Nous développions le CTSS, un système d'exploitation qui fonctionnait tant en traitement par lots qu'en temps partagé. Nous pouvions compiler et déboguer pendant que d'autres faisaient de la gestion ou des calculs scientifiques. Comme mes collègues américains, j'avais une grande liberté d'initiative. Je découvrais une façon efficace de travailler, qui reposait sur la démonstration : toutes les idées étaient bonnes du moment qu'on prouvait que cela marchait.

J'ai ainsi conçu une bibliothèque de programmes utilitaires pour le CTSS, permettant d'utiliser des langages de plus haut niveau, ainsi qu'un interpréteur de commandes contenues dans un fichier. De fil en aiguille, on me confiait des développements de plus en plus stratégiques. Professionnellement, c'était passionnant mais la vie américaine nous paraissait trop superficielle et nous avons choisi de revenir en France. À ce moment-là, en 1965, le MIT imaginait la conception du successeur de CTSS, Multics, un système d'exploitation dont l'ambition était d'accueillir plusieurs centaines d'utilisateurs simultanément. Avant de quitter Boston, j'ai eu la chance de pouvoir participer à sa conception : j'ai en particulier écrit les spécifications de l'interpréteur de commandes que j'ai baptisé shell.

Retour en France, chez Bull. Mais pas pour longtemps ?

Pendant mon séjour outre-Atlantique, General Electric avait mis la main sur Bull et personne ne savait trop où les américains voulaient en venir. En ce qui me concerne, j'étais un peu considéré comme le « chien savant », qu'on baladait à travers l'Europe pour faire des conférences sur le temps partagé à l'occasion de la présentation du tout nouveau système de Bull, le GE 600 (qui fonctionnait en traitement par lots). L'idée a intéressé Météo France qui avait commandé un GE 600 : il fallait améliorer le système d'exploitation pour le partager entre des activités de climatologie, de prévision, de recherches... mais la commercialisation du GE 600 a été interrompue en France. Météo France a lancé un nouvel appel d'offres remporté par Control Data. Du coup, pour programmer cette machine concurrente, une seule solution : quitter Bull General Electric. C'est ainsi qu'en 1967, je me suis fait recruter par une jeune société de service, la SACS, pour développer le système de Météo France, pendant deux ans et demi. Cette époque là aussi a été passionnante. Sans vantardise, le système que nous avons mis au point a été utilisé 15 ans par Météo France, une prouesse dans le monde de l'informatique. C'était aussi un des premiers à fonctionner au moyen de tubes, comme Unix par la suite.

Début 70, vous avez fini de développer le système d'exploitation de Météo France. Que faire ?

Effectivement, l'idée de poursuivre en société de service ne me tentait guère surtout que des projets de cette envergure ne sont pas légion ! Une petite annonce a alors retenu mon attention et j'ai été embauché au département informatique de Simca, dirigé par un américain de Chrysler. La direction était américaine, les machines, des IBM et j'étais chargé de gérer un centre informatique pour l'industrie automobile. Mais j'ai vite compris mon erreur de casting dans ce microcosme. C'est à ce moment là, fin 1971, que des membres de la Délégation à l'informatique m'ont contacté. De retour des Etats-Unis où ils avaient découvert Arpanet, le premier réseau d'ordinateurs partagés, quelques personnalités françaises du milieu informatique avaient réfléchi à une réplique française d'Arpanet, appuyée par le constructeur français d'ordinateurs CII (Compagnie internationale pour l'informatique, créée en 1966, bras armé du Plan calcul) et des centres de recherches. Ils m'ont proposé de créer une équipe pour concevoir un réseau reliant une vingtaine d'ordinateurs hétérogènes d'universités et de centres de recherches en France, avec un budget sur quatre ans. Je n'ai pas hésité une seconde.

Vous voilà donc à la tête d'un nouveau projet, national cette fois, localisé à l'IRIA (Institut de recherche en informatique et automatique créé en 1967, ancêtre de l'INRIA), pour concevoir le réseau Cyclades...

L'un des premiers ordinateurs du réseau Cyclades, à l'IMAG.
Photo © IMAG.

Ce projet était très ambitieux et ces quatre années ont été passionnantes. L'objectif initial était en fait très expérimental. Le prototype de réseau visé devait permettre aux partenaires d'acquérir un savoir-faire en particulier en transmission de données, en applications interactives, en base de données réparties et en travail coopératif à distance. Dans la réalité, le réseau que nous avons conçu a même permis de faire de la recherche. Mais revenons en 1971. Embauché d'abord par la Délégation à l'informatique, j'ai commencé à monter l'équipe sur le site de l'IRIA à Rocquencourt (qui m'a embauché un an plus tard). Avec deux informaticiens recrutés par l'institut, un ingénieur de CII, des universitaires, nous nous sommes mis au travail. Jean Le Bihan, Jean-Louis Grangé et Hubert Zimmermann sont arrivés à cette époque. Après une année de mise au point des spécifications du réseau, nous avons commencé la programmation. En novembre 1973, première démonstration devant les ministres de l'industrie et des PTT, avec trois ordinateurs en réseau ! Un à l'IRIA, un autre à CII et le dernier à Grenoble à l'IMAG. Je l'ai baptisé « Cyclades », à l'image du célèbre archipel grec. En 1975, nous avions connecté 25 ordinateurs des principaux centres de recherche français partenaires mais aussi de Rome et Londres. Dès 1976, il fonctionnait de manière routinière entre les équipes de recherche du projet. Nous avions tenu les délais et le budget.

Le concept de Cyclades a inspiré de nombreux réseaux, à commencer par Internet. Pourquoi ?

Affiche de démonstration du réseau Cyclades en 1976.
Photo © INRIA.

À l'époque, les premiers réseaux de transmission par paquets étaient basés sur une technique de « circuit virtuel », héritée du monde des télécommunications : l'information y est découpée en morceaux de quelques centaines de caractères (paquets), un chemin est établi entre l'émetteur et le récepteur et les paquets sont acheminés en séquences, les uns à la suite des autres puis remis au destinataire. Or j'avais lu des articles sur un nouveau concept, issu cette fois du monde des informaticiens, qui reposait sur la « commutation de paquets » : les paquets étaient transmis d'un commutateur du réseau au suivant mais de manière individuelle, indépendamment les uns des autres, sans contrainte de séquencement, puis remis en ordre par le destinataire. Le principe de base, baptisé plus tard « datagramme », avait été imaginé par un anglais, Donald Davies, ainsi qu'un américain, Paul Baran, et publié pour la première fois en 1964. Néanmoins, en 1971, aucun réseau n'avait encore été conçu de la sorte. L'idée me semblait bonne et contrôlable, plus simple à mettre en œuvre et administrer qu'Arpanet, et plus fiable (une ligne défectueuse était automatiquement remplacée par une autre). Avec le réseau Cyclades, nous avons été les premiers à appliquer intégralement le principe des datagrammes. En 1973, j'ai présenté le concept de Cyclades dans une conférence internationale. C'est à ce moment là que Vinton Cerf et Robert Kahn s'en sont emparés pour concevoir le futur protocole de communication d'Internet, le désormais fameux TCP/IP. Ils l'ont défini en s'inspirant de nos solutions, en particulier de la notion d'indépendance de paquets. Preuve que ce concept bouleversait considérablement les esprits, les américains mettront tout de même dix ans à l'imposer dans Arpanet, dont découlera ensuite naturellement le réseau internet, avec le succès que l'on connaît.

Pourquoi la superbe réussite technique et conceptuelle de Cyclades s'est-elle éteinte sans bruit quelques années plus tard ?

Louis Pouzin lors d'une conférence en 1976. (Louis Pouzin est à gauche, à droite Jean-Louis Grangé.)
Photo © INRIA.

En 1976, à une échelle internationale, les PTT européennes ont fait adopter une autre norme, X.25, basée sur la notion de circuit virtuel (ce sera celle du réseau Transpac sur lequel sera conçu le Minitel). Du coup, toutes les études impliquant le datagramme ont été bloquées en France, considéré comme un concept sulfureux, une hérésie. Sans compter que, dès son élection en 1974, Valéry Giscard d'Estaing a supprimé la Délégation à l'informatique qui soutenait Cyclades, et l'a remplacée par la Direction des industries électroniques et de l'informatique (Dieli) qui défendait clairement les machines d'Honeywell Bull contre celles de CII qui équipaient Cyclades. Petit à petit, on nous a coupé les fonds. L'infrastructure du réseau s'est dissoute fin 1978, dans l'indifférence générale. Néanmoins, le projet a permis d'assurer une compétence française en matière de réseau pour de nombreuses années : nous avions formé environ 200 ingénieurs, issus de sociétés de service qui ont travaillé sous contrat dans Cyclades. Ils ont pris la relève ensuite et ont réalisé les réseaux de la SNCF, de la Marine, du Crédit Agricole... et Transpac. Entre temps, les américains avaient clairement misé sur la commutation de paquets, ce qui leur a permis de dominer le secteur. Avec le recul, il est évidemment regrettable d'avoir ainsi réduit une telle avance technique à néant.

Qu'avez-vous fait ensuite ?

Je suis resté à l'IRIA jusqu'en 1980, en tant que directeur de projets pilotes, mais loin du monde des réseaux. J'ai supervisé un projet de robotique (Spartacus) et lancé plusieurs projets (bases de données réparties, bureautique, Unix en Pascal, sûreté de fonctionnement). Ensuite, avec des anciens de Cyclades, nous devions rejoindre la nouvelle Agence informatique. J'ai refusé et je suis entré au CNET (Centre national d'études des télécommunications). À partir de 1989, j'ai enseigné quelques années dans une école (Theseus) créée à cette date par France Telecom à Sophia Antipolis, une sorte de MBA à la française avec en plus une culture technique, réseau évidemment. Quelques années après avoir pris ma retraite, j'ai à nouveau mis le pied à l'étrier des réseaux, en 2000 quand un ancien de l'IRIA, l'ambassadeur Michel Peissik, m'a contacté pour préparer le premier Sommet mondial de la société de l'information (SMSI). Depuis, je milite dans l'association Eurolinc pour que les noms de domaines d'Internet puissent être en langue native et en 2005, j'ai créé le NLIC (Native language internet consortium) pour promouvoir les langues natives sur le réseau mondial. J'ai bon espoir que les pays du sud, du Brésil à la Chine, fassent changer la gouvernance américaine d'Internet. Mais c'est une autre histoire.

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