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    Appliquer une pédagogie de l’égalité dans les enseignements d’informatique

    Culture & Société
    Toujours aussi peu de femmes dans les métiers de l'informatique, toujours aussi peu de filles qui s'orientent vers ces métiers : les années passent et ce constat n'évolue pas. Isabelle Collet esquisse rapidement une perspective historique de la situation avant de proposer une approche, à destination des enseignantes et des enseignants du secondaire et des autres, pour une égalité dans les représentations et la façon d'aborder l'informatique.

    Selon une étude réalisée pour l’Observatoire paritaire des métiers du numérique, de l’ingénierie, des études et du conseil1, les femmes sont 33% dans le secteur du numérique. Toutefois, si on retire les fonctions dites « de support » : ressources humaines, communication ou marketing, elles ne représentent plus que 15% des salarié·es sur les postes d’ingénieur·es, cadres d’études, recherche et développement en informatique. À quelques points près, ce pourcentage se retrouve à tous les niveaux de formation : école d’ingénieur·es, IUT, BTS et finalement dans la nouvelle option donnée au secondaire : Numérique et science informatique (NSI)2. Évidemment, il n’y a aucune fatalité biologique derrière ces chiffres mais plutôt une construction sociale qui a tourné en défaveur de la mixité en informatique à partir des années 90. En effet, à la fin des années 70, les femmes représentent en France entre 30 et 40% des ingénieur·es du secteur, avec une mention spéciale pour l’INSA de Rennes qui avait réussi à obtenir une quasi-parité, tant parmi les enseignant·es que chez les étudiant·es. Parce qu’on ne peut plus se satisfaire de 15% de femmes parmi la population qui conçoit, construit, programme, paramètre et maintient les ordinateurs, des mesures incitatives doivent être prises de manière urgente et à tout niveau : entreprises, politiques publiques, média et évidemment à l’école. Les enseignant·es sont en première ligne pour enseigner aux filles le goût de l’informatique et leur donner confiance dans leur capacité à réussir dans la filière. Malheureusement, elles et ils sont trop peu formé.es sur ces questions. En effet, nous voulons tous et toutes, les enseignant·es souhaitent tous et toutes traiter leurs élèves de manière égale mais il est très difficile de prendre conscience de ses biais de genre ou encore de savoir quelles stratégies fonctionnent. En formation initiale d’enseignant·es à Genève, j’utilise un outil que j’ai appelé « la Toile de l’égalité »3. Cette toile prend en considération la totalité de l’activité enseignante, et propose de revisiter sa pratique en vue d’une pédagogie de l’égalité en listant un certain nombre de points de vigilance.

    Quand et comment agir ?

    Actuellement, deux stratégies sont mises en avant très fréquemment par les instances en charge de l’égalité femmes hommes :

    • Il est important d’agir le plus tôt possible, dès l’école primaire car on s’y prend quand les stéréotypes ne sont pas ancrés, on travaille pour l’avenir.
    • Il faut déconstruire les stéréotypes : ils sont la cause des inégalités.

    Or ces deux stratégies découlent d’erreurs fondamentales d’attribution. En ce qui concerne la première, c’est une erreur de croire que l’école primaire est le moment privilégié pour agir. Bien sûr, il est intéressant d’initier les enfants dès le plus jeune âge à la programmation, d’autant plus que les élèves de l’école primaire se montrent souvent très enthousiastes. Mais à ces âges, il est encore facile pour les filles de dire qu’elles aiment programmer des robots : les décisions d’orientation sont encore lointaines et les enjeux identitaires liés à l’adolescence moins pressants. Au secondaire, les filles craignent d’être associées au stéréotype de l’informaticien-geek qui menace la perception que leur entourage se fait de leur féminité. Les filles se mettent alors à éviter la filière alors que les garçons s’y installent en propriétaires. C’est donc à ce moment qu’il est particulièrement important de convaincre filles et garçons que l’informatique est une discipline qui devrait être mixte et de consolider l’intérêt de celles qui ont envie de faire ce choix. Quant à la deuxième stratégie, elle met la focale sur les stéréotypes au risque de les renforcer ou au minimum de mettre leurs victimes mal à l’aise. On peut accepter de prendre ce risque, dans le but de mettre au jour une situation inégalitaire. Mais il est erroné de croire que les stéréotypes sont la cause première du manque de femmes en informatique et qu’il suffirait de les exposer pour ce qu’ils sont (des constructions sociales inégalitaires) pour que les filles s’orientent vers l’informatique. L’histoire nous montre que les stéréotypes sont en réalité la conséquence de la situation inégalitaire. Dans les années 50-60, la programmation est considérée comme un travail subalterne car composée exclusivement de tâches d’exécution. Les entreprises qui ont besoin d’une main d’œuvre bon marché recrutent volontiers des femmes et les journaux féminins en font l’écho : programmer un ordinateur, c’est comme programmer un dîner pour une maîtresse de maison. La programmation y est décrite comme une activité qui demande de la minutie, qui nécessite de travailler sur clavier, comme dans le secrétariat, et qui s’effectue dans des bureaux. Dans les années 90, le métier change en partie, même si des éléments de la structure de l’emploi perdurent : il y a toujours des concepteurs qui écrivent des spécifications, avant qu’elles soient programmées par des exécutants. À mesure que les compétences informatiques prennent de la valeur sur le marché de l’emploi, le métier se masculinise et le stéréotype de l’informaticien-geek se généralise. Il permet de rationaliser la situation sans avoir recours à une réflexion sur les nouveaux rapports de pouvoirs qui se mettent en place. Les caractéristiques du métier changent aux yeux du public : il ne s’agit plus d’écrire des recettes de cuisine, mais de faire preuve de logique, d’avoir le goût de la technique et des compétences en mathématiques. Le métier monte en prestige, permet des hauts salaires, connaît peu de chômage et ses spécialistes sont formés dans les plus grandes écoles. On prétexte alors une « nature féminine » qui serait incompatible avec la manière dont on a redéfini ce qui devient/est devenu l’essence-même de l’informatique. Le stéréotype est donc généré a posteriori (même si, par la suite, il participe au maintien de l’exclusion des femmes). Déconstruire les stéréotypes sans s’attaquer aux rapports de pouvoir qui les engendrent sera donc un travail qui n’aura pas de fin. Il vaut mieux travailler à construire des représentations mixtes et des rapports égalitaires. Les vieux stéréotypes tomberont alors d’eux-mêmes quand ils ne pourront plus justifier un contexte qui ne leur correspond plus.

    La toile de l’égalité pour construire des rapports égalitaires

    La caractéristique de cette toile est qu’elle ne cherche pas à lutter contre les discriminations mais à œuvrer en faveur de l’égalité. C’est le parti-pris fondamental de l’outil : plutôt que de se placer en réaction à un système inégalitaire qu’il s’agirait d’abord de mettre au jour (par exemple en déconstruisant les stéréotypes), je propose de travailler à construire directement un environnement pédagogique égalitaire permettant d’établir pour tous et toutes un rapport aux savoirs aussi indépendant que possible des rapports sociaux. Ici, il sera question de genre, mais la toile s’applique de même pour les rapports de classes sociales ou d’origine ethnique. Une autre caractéristique importante de cette toile est qu’elle agit au moins autant sur le rapport au savoir que sur le savoir : si les filles évitent l’informatique, c’est parce que la censure sociale qui s’exerce continuellement sur elles leur donne finalement un faible sentiment de compétence4 : invisibilisation des femmes dans les sciences, contenu des enseignements ciblant préférentiellement les centres d’intérêts des garçons et chez les filles, moins d’entraînement à la prise de parole en public, incitation à rester en retrait, harcèlement, etc. C’est pourquoi un certain nombre d’éléments de cette toile touche des dimensions transversales de l’enseignement, auxquelles il est particulièrement important de faire attention dans un domaine où les femmes sont ultra minoritaires et en quête de légitimité.

    Mettre en œuvre la toile de l’égalité

    La toile de l’égalité est organisée en quatre grands blocs, centrés sur l’élève : exister singulièrement, exister collectivement, apprendre en confiance et acquérir les savoirs. Mon propos ne sera pas de détailler l’ensemble des blocs et sous blocs de cette toile mais de donner des exemples et d’attirer l’attention sur des points de vigilance, lors de la mise en œuvre.

    • Utiliser une langue inclusive a des effets réels et mesurables sur les représentations des métiers et sur la prise en compte des femmes dans les collectifs5.
    • Installer de la coopération est un moyen de faire vivre la mixité dans le quotidien de la classe… ce qui nécessite évidemment d’avoir une classe mixte, c’est-à-dire avec au moins 30% de filles ce qui est rarement le cas en informatique. Créer des groupes mixtes à tout prix en isolant les rares filles de la classe dans des groupes de garçons peut avoir deux conséquences négatives. Tout d’abord, cette fille risque de devenir la secrétaire du groupe, en charge des rendus et de la mise au propre : elle n’a alors plus la possibilité de participer à la résolution du problème. Deuxième risque : les garçons comptent sur la fille du groupe pour les mettre à la tâche, les recadrer ou finalement finir le projet à leur place. Les filles ont la réputation d’être des élèves appliquées qui rendront le meilleur travail possible6 et certains garçons recherchent la mixité de manière stratégique. En cas de classe quasi non-mixte, il vaut mieux laisser les filles se mettre ensemble si elles le souhaitent. Elles pourront faire preuve de compétences collectives et être reconnues pour leur travail, sans que celui-ci soit approprié ou invisibilisé par les garçons du groupe.
    • Inciter à la prise de parole et veiller à ce que celle-ci soit équitablement répartie est également un enjeu égalitaire fort, quelle que soit la discipline. Les recherches en sciences de l’éducation montrent régulièrement que le groupe de garçons accapare en moyenne deux-tiers des interactions en classe, se sent légitime pour parler spontanément, couper la parole ou envoyer des moqueries7.

    D’autres éléments de la toile sont plus spécifiques à l’informatique.

    • Les éléments ‘incarner les savoirs de manière mixte’ ou ‘rendre visible les groupes dominés’ incitent à faire un peu d’histoire de l’informatique afin de montrer qu’il y a toujours eu des femmes dans cette discipline, y compris au début. Il ne faut surtout pas se contenter de ne parler que d’Ada Lovelace, qui apparaitrait alors comme l’exception qui confirme la règle. À côté de la première programmeuse de l’histoire, on peut présenter par exemple Grace Hopper (pour la compilation et l’invention du « bug » dans les années 50), Margareth Hamilton qui a posé le module Apollo sur la lune en 1969, Katie Bouman responsable de l’équipe qui a modélisé le premier trou noir en 2019 et Alice Recoque pionnière de l’industrie informatique dans la France des années 70, en particulier dans le domaine de l’intelligence artificielle.
    • Créer un climat favorable à l’apprentissage est peut-être l’élément le plus important de cette toile. Imaginons une classe de 30 élèves dans laquelle il y aurait 4 filles. Outre le fait que les filles peuvent douter (consciemment ou non) de leur légitimité à être dans cette classe (à cause du déséquilibre), l’ambiance peut rapidement devenir délétère. Si chacun des 26 garçons fait une seule plaisanterie sexiste, un seul geste déplacé, une seule remarque à connotation sexuelle par mois, ces actes se concentrent sur 4 filles, à une moyenne d’un par jour. Quand l’enseignant·e fait mine de ne pas entendre une moquerie ou de fermer les yeux sur une réflexion salace, il ou elle ne réalise pas qu’il ne s’agit probablement pas d’un incident isolé de peu d’importance mais que de la partie émergée de l’iceberg. Une tolérance zéro envers le sexisme et en particulier envers les violences à caractère sexuel est absolument fondamentale si on veut que les filles apprennent en confiance.
    • Deux dimensions méritent enfin une certaine attention : varier les pratiques pédagogiques et valoriser l’expérience. Les enseignant·es d’informatique au secondaire font souvent face à un problème : certains élèves, en grande majorité des garçons, programment depuis longtemps. Si ces garçons compétents sont nombreux dans la classe, il peut être séduisant de caler le programme sur leur niveau. C’est ainsi que des filles expliquent qu’elles ne souhaitent pas prendre NSI parce qu’elles ne savent pas programmer, alors que c’est justement une excellente raison pour suivre cette option. Il est possible de valoriser une expérience chez des élèves qui ont très peu d’expérience en programmation (en montrant par exemple que la pensée algorithmique ne se limite pas à l’écriture d’un programme). Partir de zéro, sans supposer des compétences préalables chez les élèves, sans user d’implicites, éventuellement en différenciant l’enseignement, est la technique mise en place à Carnegie Mellon University pour éviter le décrochage des étudiantes (ainsi que des étudiants issus de milieux défavorisés8).

    Pour finir, exposer les stéréotypes pour ce qu’ils font : une discrimination continuelle

    Dans une perspective d’éduquer à l’égalité en ancrant le savoir dans le quotidien, il n’est pas inutile de mettre en évidence la conséquence des stéréotypes sur le développement de l’intelligence artificielle. Il suffit pour cela de taper « écolier » ou « écolière » sur google image et d’analyser le résultat. Ou de demander à Deepl ou Google translate de traduire en français « they are computer scientists » et « they are nurses »9. Enfin, on peut se demander pourquoi Siri sait où acheter des préservatifs mais ne comprend pas ce que sont des protections périodiques. On pourra alors proposer aux élèves de réfléchir à corriger ces biais. Quand elles et ils auront réalisé qu’une partie des applications informatiques sont centrées sur les intérêts des programmeurs qui sont à 75% des hommes blancs des milieux favorisés, les filles comprendront qu’il est fondamental qu’elles aient un pouvoir sur le savoir informatique, pour que la transition numérique ne les oublie pas. Plutôt que de répéter aux filles qu’elles s’orientent mal et qu’elles feraient mieux de suivre des filières d’études aux débouchés porteurs, il est bien plus important et valorisant de leur dire que les métiers du numérique ont besoin de leur expertise. Les enseignant·es du secondaire sont des acteurs et actrices majeur·es dans la lutte contre les inégalités dans le numérique. La toile de l’égalité permet de les guider dans leur pratique en adoptant une posture proactive plutôt que défensive. Toutefois, cette action positive ne fonctionnera que si l’enseignement supérieur et l’entreprise se mobilisent également. Il ne s’agit pas de tolérer quelques femmes dans un environnement déjà fonctionnel avec les hommes. Le monde de la tech ne pourra pas être performant, efficace et inclusif sans devenir mixte.

    Notes

    1.Étude de Syntec Numérique, pour le compte de l’Observatoire Paritaire des métiers du numérique en février 2016

    2.D’après les chiffres de la DEPP fournis dans la note d’information 20.38 de novembre 2020.

    3.Sa conception a été décrite dans Collet (2018), Dépasser les éducations à : vers une pédagogie de l’égalité en formation initiale du personnel enseignant. Recherches Féministes, 31(1), 179-197. La version présentée ici est sa dernière évolution.

    4.Plus d’élément sur cette censure sociale dans mon ouvrage : Les oubliées du numérique, paru en 2019 aux éditions Le Passeur. Voir aussi ici.

    5.La lecture d’un ouvrage de psycholinguistique paru en 2021 aux Éditions Le Robert : « Le cerveau pense-t-il au masculin » de Pascal Gygax, Ute Gabriel, Sandrine Zufferey est extrêmement convaincante sur ce point. Une recension peut être lue ici.

    6.Ce phénomène a été mis en évidence au lycée dans Marro, C., & Collet, I. (2009). Les relations entre filles et garçons en classe. Qu’en disent-elles Qu’en disent-ils ?. Recherches & Éducations, 2, 45-71.

    7.Voir par exemple Loudet-Verdier, J. & Mosconi, N. (1997). Inégalités de traitement entre les filles et les garçons. In C. Blanchart-Laville (dir.), Variations sur une leçon de mathématiques (pp. 127-150). Paris : L’Harmattan. Ou Jarlégan, A., Tazouti, Y. & Flieller, A. (2011). L’hétérogénéité sexuée en classe : effets de genre sur les attentes des enseignant(e)s et les interactions verbales enseignant(e)-élève. Les Dossiers des sciences de l’éducation, 26, 33-50.

    8.Pour en savoir plus la stratégie mise en place à Carnegie Mellon : Morley, C., & Collet, I. (2017). Femmes et métiers de l’informatique : un monde pour elles aussi. Cahiers Du Genre, 62, 183-202. https://doi.org/10.3917/cdge.062.0183.

    9.« They are computer scientists » : « ils sont informaticiens » ou « ce sont des informaticiens ». « They are nurses » : « ils sont infirmiers » ou « ce sont des infirmiers » ou « elles sont infirmières ».

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    Isabelle Collet

    Professeure en sciences de l'éducation à l'Université de Genève et responsable de l'équipe « G-RIRE : Genre - Rapports Intersectionnels, Relation Éducative ».

     

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