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    Nos recommandations de lectures estivales, version 2026

    Culture & Société
    Les vacances pointent le bout de leur nez et vous ne savez toujours pas quelles lectures glisser dans votre sac ? On a la solution : voici notre sélection estivale 2026, à consommer sans aucune retenue !

     

    Sanctuaires

    Abel Quentin (Éditions de l’Observatoire, mai 2026)

    Après son roman Cabane, Abel Quentin revient avec un essai dans lequel il livre un cri de colère contre les « Intelligences Artificielles Génératives, bâties sur des grands modèles de langages (LLM) ». L’auteur reconnaît que ces IAG sont bluffantes, qu’elles permettent un échange en langue naturelle entre humains et machines, qu’elles semblent penser et créer comme des humains. Mais il en pointe aussi les défauts. Le premier d’entre eux, aujourd’hui largement reconnu, est leur énorme et désastreux impact écologique. En effet, alors que les ressources de la planète sont de plus en plus limitées, une IAG consomme énormément d’énergie, d’eau, etc. 

    Selon Abel Quentin, la société semble déjà accepter les IAG comme inéluctables et fantastiques. Son livre est très bien documenté et passe en revue les affirmations des acteurs de l’IA. Il y convoque des philosophes, notamment Jacques Ellul, pour contrer l’idée qu’une croissance à tout va de la technique est indispensable et sans risque. Certes, l’IAG semble à première vue libérer l’humain de tâches rébarbatives, donc donne l’illusion de faire gagner du temps. Mais qu’en est-il vraiment et à quel prix ? Cette partie du livre, mettant en perspective des arguments pour et contre l’IAG, est particulièrement intéressante. Il est à noter que l’auteur ne nie pas l’intérêt d’une IA spécialisée, beaucoup moins consommatrice, qu’il appelle « IA étroite », utilisée par exemple en médecine. 

    En tant qu’écrivain, l’auteur s’insurge contre la création littéraire par une machine. Qui serait l’auteur d’une œuvre écrite par une IAG ? Quelle serait la part créative et artistique de l’humain ? Est-ce qu’une machine saurait être aussi inventive qu’un humain ? Ne risque-t-on pas un appauvrissement de la littérature ? Cette partie donne à réfléchir. 

    À titre personnel, j’ose encore espérer qu’Abel Quentin dresse un portrait trop pessimiste de l’humanité en train de devenir esclave des machines. Pour lui, l’espoir réside dans un sursaut de révolte, avec des personnes qui refusent les outils numériques systématiques. Il imagine des sanctuaires se passant d’IAG, prônant la convivialité. Son rêve peut-il devenir réalité ? Seul l’avenir nous le dira…

    Le temps de l’obsolescence humaine

    Bruno Patino (Éditions Grasset, mars 2026)

    Dans cet ouvrage, Bruno Patino (président d’Arte France) analyse à la loupe nos usages des technologies numériques, depuis l’émergence de l’internet qui nous a donné accès à l’ensemble des connaissances, le smartphone et les réseaux sociaux qui nous ont permis une connexion ubiquitaire et permanente, jusqu’aux intelligences artificielles et leurs promesses d’augmentation de nos capacités. L’auteur met volontairement de côté les aspects techniques pour se focaliser sur les transformations anthropologiques et sociétales provoquées par ces technologies numériques.

    Dans une mise en perspective historique, il met en évidence comment l’illusion initiale d’un monde ouvert et horizontal, née de l’arrivée de l’internet à la fin des années 1990, s’est muée en une extraction puis exploitation capitalistique de nos données, via l’économie de l’attention, au cours des années 2010. La décennie actuelle voit une nouvelle étape se concrétiser avec l’irruption des IA génératives, conduisant à une imbrication des productions humaines et synthétiques. Désormais, le réel et la fiction se confondent, les connaissances sont mouvantes. Tout est re-créé, re-formaté, à chaque sollicitation de l’utilisateur, provoquant instabilités et fragmentations dans nos sociétés. L’ère de Gutenberg, qui a présidé à la diffusion des savoirs depuis 500 ans, est balayée.

    L’auteur dresse alors une esquisse d’un futur proche. S’immisçant dans toutes nos activités, l’IA agentique va progressivement devenir une surcouche utilitaire à nos individualités, compagnons personnels de chaque instant aspirant nos émotions, jusqu’à ce que nos décisions soient remplacées par de simples acceptations. Les humains seront alors enfermés dans des cocons virtuels individualisés, êtres solitaires, passifs et prévisibles. Mais cet avenir n’est pas encore écrit : nous nous approchons d’un moment de bascule, dont les enjeux seront focalisés autour des données, sans lesquelles les IA sont inopérantes.

    Dans cet essai, Bruno Patino nous livre une grille de lecture éclairante sur les évolutions technologiques actuelles, aux conclusions parfois glaçantes. À partir d’observations simples de la vie courante ou de faits tirés de l’histoire récente, il enchaîne les raisonnements, nous mettant parfois face à nos contradictions et nos faiblesses, jusqu’à la révélation finale qui semble alors évidente. Cet ouvrage s’adresse à celles et ceux qui ont un jour été fascinés par la capacité d’une IA, mais ont en même temps ressenti un malaise face à cette machine qui se comporte (presque) comme un humain. Sa lecture nous pousse à nous interroger sur nos motivations, nos besoins réels et la place que nous souhaitons donner aux êtres humains demain.

    Régis Duvigneau

     

     

    Je suis Romane Monnier 

    Romane Monnier, jeune femme d’à peine trente ans, et Thomas ne se connaissent pas. Mais un beau jour, ils échangent, par accident semble-t-il, leurs téléphones dans un café aux tables trop serrées. Romane rend son téléphone à Thomas mais elle lui laisse le sien, avec ses codes d’accès. La tentation est grande, alors Thomas fouille le téléphone : messagerie, photos… et découvre peu à peu qui est Romane Monnier. L’histoire de la jeune femme fait écho à la sienne et lui permet de cheminer à son tour.

    Même si l’autrice, Delphine de Vigan, ancre son roman dans un objet quasi incontournable de nos vies modernes, le téléphone portable, le thème principal du livre reste éloigné de l’informatique. Elle soulève cependant la question de notre dépendance à nos téléphones, volontaire ou non : comment régler des achats, effectuer certaines démarches et prouver notre identité sans téléphone désormais ? Elle pose surtout la question de nos traces numériques, que l’on peut prolonger jusqu’à celle de notre vie privée, stockée dans nos téléphones et finalement accessible à qui souhaiterait la découvrir.

    J’ai trouvé la démonstration sur nos traces numériques un peu appuyée au début du roman, mais rapidement l’intrigue s’est déployée et je me suis laissée emporter par les histoires croisées de Thomas et Romane : « Je suis Romane Monnier » est une lecture qui vous fera lâcher, je l’espère, pour un agréable moment votre téléphone portable.

    Nathalie Revol

    Un grain de sable dans la machine

    Nicolas Celnik, Juliette Brigand (Éditions Le Passager clandestin, avril 2026)

    Le grain de sable dans la machine, c’est ce qui à moindre coût pourrait s’opposer au développement sans contrôle du numérique et particulièrement de l’IA moderne. 

    La BD nous fait suivre les rencontres d’une graphiste indépendante en télétravail permanent. De ces rencontres découlent des lectures, et c’est sans doute le point fort de cette BD : sa documentation et ses références. On y retrouve les sources et les informations bien connues dans le domaine de l’étude des impacts du numérique. Côté grain de sable, il faudra attendre et se contenter de propositions plus ou moins poétiques, comme le maquillage anti-reconnaissance faciale. On voit bien comment le numérique débridé est un caillou dans la chaussure, mais pas tellement d’où pourrait venir le grain de sable.

    La BD aborde de façon très incidente un sujet qui mériterait d’être approfondi. En effet, la plupart des personnes rencontrées par l’héroïne sont soit des militants low-tech convaincus, soit des victimes, c’est-à-dire des acteurs que le pouvoir ignore voire méprise. Mais les références citées viennent aussi de La Cour des comptes ou du Ministère des finances. Et comme le fait finement remarquer une des protagonistes, ce ne sont pas des Amishs, en référence à un discours du Président Macron du 4 septembre 2020, au cours duquel il a traité les opposants à la 5G de personnes favorables au retour « à la lampe à huile ! Je ne crois pas que le modèle Amish permette de régler les défis de l’écologie contemporaine ». S’il y a un grain de sable à trouver, c’est probablement dans ces milieux-là : il y a peut-être plus de gens qui se reconnaîtraient dans un·e employé·e des impôts que dans un·e éleveur·se de brebis.

    Enfin un mot sur le graphisme qui fait la part belle aux impressions d’artistes — c’est sans doute le signe que l’héroïne reprend ses crayons pour ce qu’elle aime réellement faire. Il laisse une large place à des encarts pour présenter la documentation, souvent sous la forme de reproduction de pages de bloc-note. Les visages des différents protagonistes sont peu lisibles, et donc peu reconnaissables quand ils réapparaissent. Peut-être est-ce aussi un manifeste graphique contre l’efficacité de la reconnaissance des visages, et aussi l’indice que le sujet est ailleurs. Ce n’est pas tant qui dit quoi qui est important mais ce qui est dit.

    Au total, c’est un docu-graphique bien documenté, au graphisme intéressant, mais qui laisse un peu sur sa faim côté grain de sable.

    Olivier Ridoux

     

     

    Des équations personnelles 

    Sylvia Serfaty (Éditions Flammarion, janvier 2026)

    Sylvia Serfaty est l’une des plus grandes mathématiciennes actuelles. Dans son livre « Des équations personnelles », elle retrace son parcours d’excellence, depuis son coup de foudre pour les mathématiques en classe de première, jusqu’à son métier de mathématicienne : classes préparatoires à Paris au lycée Louis-le-Grand, ENS Ulm, doctorat puis recrutement comme chercheuse au CNRS et ensuite au prestigieux Courant Institute à New York, on ne peut qu’admirer ce parcours sans faute. Parcours tout au long duquel, « comme lorsqu’on tombe rapidement amoureux, et que l’on découvre ensuite progressivement la personne en face de nous et ce qui nous fait l’aimer, je compris [..] de manière réfléchie ce qui me faisait aimer les mathématiques. » Mais l’intention de Sylvia Serfaty n’est pas de nous en mettre plein la vue et d’ailleurs elle dit avoir apprécié, à New York, de ne pas être jugée sur son « pedigree ». Son objectif est de nous faire partager, de l’intérieur, les joies et les tribulations d’une mathématicienne et de sa communauté.

    Elle dresse les portraits de quelques grandes pointures qu’elle a côtoyées, du mathématicien Peter Lax (on découvre très rapidement son nom dès que l’on étudie les EDP : Équations aux Dérivées Partielles) à la toute jeune Hong Wang, qui a publié en février 2025 sa démonstration de la conjecture de Kakeya en 3 dimensions. Elle montre aussi le revers de la médaille : la course aux publications et surtout une forme de « star system » qui se base désormais beaucoup sur les articles publiés dans des « top journals » et sur les prix, et en particulier de façon démesurée sur la médaille Fields, faute de temps pour se pencher sur les travaux proprement dits.

    L’intérêt majeur de ce livre — et c’est ce que j’ai aimé à sa lecture — est de nous faire toucher du doigt, à grands renforts d’analogies, la pratique des mathématiques et sa façon personnelle d’exercer ce métier. De ses travaux, Sylvia Serfaty ne dit pas grand chose, mais elle décrit en images différents styles de pratique des mathématiques, celle des bulldozers ou celle des esthètes, des renards ou des hérissons, des oiseaux ou des grenouilles.
    Elle dit ne pas être un « petit génie des maths » et insiste sur le travail, sur l’importance de pratiquer, comme en musique on fait ses gammes, comme en sport on s’entraîne. Elle parle de l’intuition qui s’acquiert à force de pratiquer les mathématiques : « L’intuition n’est pas une donnée a priori du cerveau humain, mais quelque chose qui se construit par l’expérience. Très jeunes, les enfants ont une excellente intuition des lois de la physique ; ils savent prédire ce qui va tomber, s’effondrer ou au contraire s’envoler. C’est en jouant, en lançant, en faisant tomber des objets ou en les empilant jusqu’à plus soif qu’ils l’ont construite. » Enfin elle aborde aussi l’important sujet de la transmission, que ce soit la difficulté à bien rédiger, ou bien les séminaires, exposés, colloques ou pauses café qui sont des lieux d’échanges. Elle parle surtout de sa propre façon de travailler, avec des aller-retour permanents entre le brainstorming collectif et la réflexion solitaire.

    Le dernier chapitre est une réflexion sur la métamorphose prévisible du métier de mathématicien et de mathématicienne avec l’arrivée de l’intelligence artificielle : comment devront évoluer la formation en mathématiques et la pratique de la recherche ? Sylvia Serfaty nous laisse sur ces questions.

    Nathalie Revol

    Petite & grande – Katherine Johnson

    Maria Isabel Sánchez Vegara, Jemma Skidmore (Éditions Kimane, février 2026)

    La collection « Petite & Grande » des éditions Kimane n’en est pas à son coup d’essai pour valoriser des personnalités féminines inspirantes qui ont marqué l’histoire par leurs parcours hors du commun, à travers les âges. Après Ada Lovelace et Hedy Lamarr, figures marquantes de l’histoire de l’informatique qu’on ne présente plus, c’est maintenant au tour de la mathématicienne Katherine Johnson de rejoindre cette superbe collection, tant sur la forme que sur le fond. 

    Dans cet opus, on découvre la vie de Katherine Johnson, qui grandit aux États-Unis, en Virginie-Occidentale, à une époque où la ségrégation raciale sévit fortement. Passionnée par les calculs dès son plus jeune âge et affichant des résultats scolaires exceptionnels, notamment en mathématiques, elle refuse de se laisser freiner par les barrières raciales et de genre. Elle fait partie des tout premiers étudiants afro-américains admis à la très réputée université de Virginie-Occidentale. Après avoir enseigné, elle intègre l’équipe des « calculatrices en jupe », puis rejoint la NASA et participe à l’aventure spatiale. C’est elle qui calcule la trajectoire de vol du premier Américain dans l’espace. 

    Pour ne pas vous spoiler cette lecture destinée à un très jeune public, je m’arrêterai là dans le résumé de la vie de Katherine Johnson et je vous laisse avec cette phrase empruntée à ce portrait que j’ai beaucoup aimée : « Quand on a trouvé ce qu’on aime, il faut viser les étoiles ». Les textes de Maria Isabel Sánchez Vegara sont très accessibles pour le public visé et les illustrations colorées de Jemma Skidmore accompagnent joliment ce récit.

    Et comme je ne suis clairement pas dans le public cible, j’ai demandé à ma fille son avis que je vous partage :

    « Je trouve ça impressionnant que les calculs lui aient servi toute sa vie. Quand elle a reçu la médaille présidentielle de la liberté, la plus haute distinction civile américaine qui soit donnée, Katherine était depuis longtemps arrière-grand-mère. Elle a été forte toute sa vie ! » (Alice, 9 ans)

    Une lecture recommandée à partir de 6 ans. 

    Joanna Jongwane

     

     

    Les maths sont un tango à trois temps

    Yan Pradeau (Éditions Flammarion, collection Sciences, septembre 2025)

    Quel prof, dans sa carrière, n’a jamais eu à répondre à l’éternelle question « mais au fait, à quoi ça sert ? », posée parfois avec une mauvaise foi assumée, juste avant la pause déjeuner ?

    En mathématiques, peut-être plus que dans toute autre science, le passage du concept abstrait à ses applications semble parfois difficile. On oublie que, souvent, les mathématiques viennent du besoin d’expliquer et de comprendre simplement des phénomènes observés tous les jours, et cela, depuis des millénaires. Dans ce livre, Yan Pradeau revient à cette saine pratique qui fait que tant de personnes aiment les maths : celle de s’émerveiller sur une chose du quotidien, de se demander pourquoi et de révéler la simplicité de l’explication grâce à un concept mathématique bien choisi.

    Aucun domaine n’est épargné : littérature, cuisine, musique, élections… Sur chacun de ces sujets, et avec beaucoup d’humour, l’auteur nous expose des petites et grandes questions, des questions qui démangent et qui, en grattant un peu, nous offrent une jolie réponse, tout en mathématiques !

    Ne vous méprenez pas : je ne suis pas en train de dire qu’on a l’impression de lire une leçon de mathématiques. Au contraire ! Yan Pradeau est enseignant et on sent qu’il a dû répondre mille fois à la sempiternelle question de l’utilité. Ce livre montre à quel point il sait habilement y répondre. Il prend le temps de raconter les petites et grandes histoires des mathématiques, ce qui donne un ensemble cohérent et facile à lire, où l’on apprend de nouvelles choses à chaque page. En résumé, un livre accessible à quiconque garde un soupçon de curiosité pour le monde qui l’entoure, à mettre entre toutes les mains cet été !

    Florent Capelli

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