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    Sobriété numérique : il est temps de passer à l’action !

    Culture & Société
    Environnement & Planète
    Nous sommes attachés au numérique comme outil de travail, sujet de recherche, compagnon de nos loisirs, interface avec l’administration, outil de lien social… il fait partie de notre vie. Mais d’une part, il est loin de tenir ses promesses en termes d’écologie, d’autre part, il contribue à verrouiller un certain choix de société, dans laquelle l’utilisateur perd son autonomie face aux outils. Pourtant, un numérique utile, accessible, réparable, facile à démanteler, recyclable, durable, robuste serait une option désirable par chacun.

    Une première version de cet article est parue dans les annales des JRES 2024. Depuis ce moment, l’explosion de l’IA et de ses usages a continué à aggraver certains des verrous décrits dans cet article.

    Dans cet article, nous passons en revue un certain nombre de verrous socio-techniques, culturels, économiques, politiques ou institutionnels. L’idée ici n’est pas de chercher l’exhaustivité mais de mettre en lumière quelques empêchements structurels à la mise en œuvre d’actions de sobriété, du point de vue de la réduction, en valeur absolue, des impacts négatifs du numérique. D’un autre côté, nous observons aussi quelques signes émergents, qui pourraient faire advenir un changement. Nous concluons en soulignant les tensions issues des verrous d’un côté et des points d’appui de l’autre, comme révélatrices de visions sociétales et de systèmes de valeurs opposés.

    Introduction

    Les enjeux environnementaux liés au numérique sont de plus en plus prégnants. Les travaux menés à l’échelle nationale ou internationale débouchent sur les mêmes constats :  une empreinte environnementale et sociale du numérique en constante progression, conséquence d’une multiplication des usages et de leur intensité, et d’une croissance continue des investissements dans ces technologies. Ces impacts environnementaux concernent au moins 7 des 9 limites planétaires proposées par le Stockholm Resilience Center : le cycle de l’eau douce (extraction des métaux, fabrication des puces et refroidissement des datacenters), le changement d’usage des sols (extraction des métaux et « décharges informelles »), l’intégrité de la biosphère, le changement climatique, l’acidification des océans, les nouvelles pollutions chimiques et la couche d’ozone. S’ajoute à cela l’utilisation de ressources non renouvelables telles que certains métaux, avec une croissance exponentielle de la demande et un recyclage qui ne permettent pas de s’inscrire dans une boucle vertueuse d’économie circulaire. Il y a aussi les conditions de travail inacceptables, les conflits d’usage de l’eau, les conflits armés avec leurs violences, le travail des enfants. Et encore, ce constat ne concerne que les impacts directs du numérique. En effet, personne ne peut aujourd’hui contester la contribution importante du numérique à l’accélération de l’ensemble des processus de fabrication, des flux de biens et de personnes, des processus de consommation et même du “remplissage” de nos temps de cerveau disponibles.
    Dans le contexte de la transition écologique, l’Union Européenne, l’État Français et d’autres ont légiféré pour essayer de réduire ces impacts tout en poussant la transition numérique comme solution à la crise environnementale dans plusieurs secteurs [voir la référence bibliographique 7].

    Dès 2019, en France, de nombreux travaux ont permis d’alimenter l’émergence du concept de numérique responsable. La mission d’information sur l’empreinte environnementale du numérique du Sénat (2020), les travaux du rapport final de la Convention Citoyenne sur le Climat (2019), puis de la feuille de route du Conseil National du Numérique (CNNum, remplacé par le Conseil national de l’IA et du Numérique, CIAN, depuis juillet 2025) rédigée avec le Haut Conseil pour le Climat (juillet 2020), mais aussi le rapport de l’Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse (Arcep) intitulé « Pour un numérique soutenable », sont autant d’éléments ayant permis de bâtir un cadre français en faveur du numérique responsable.

    Ce cadre inclut notamment la loi du 10 février 2020 dite AGEC « Anti Gaspillage et Économie Circulaire », la loi visant à réduire l’empreinte environnementale du numérique (REEN), les travaux du Haut Comité pour le Numérique Écoresponsable (HCNE) et la Feuille de route gouvernementale « numérique et environnement ». Ces textes sont récents et il est normal que les résultats ne soient pas encore au rendez-vous. Cependant, on ne peut que constater que la stratégie de l’État français pour « une sobriété numérique » ne permet pas d’atteindre les objectifs correspondants à la sobriété numérique. L’absence d’objectifs chiffrés à la baisse illustre notamment une absence de stratégie ambitieuse et par ailleurs il est difficile d’y voir clair dans la « valse des expressions » entre numérique responsable, écoresponsable, soutenable, sobre, frugal ou numérique acceptable, qui brouille les cartes au lieu de préciser et de permettre d’avancer.

    La valse des expressions : définitions

    Au-delà de l’efficacité énergétique, il est crucial d’aborder les différents impacts des solutions numériques en prenant en compte le cycle de vie complet du numérique et les multiples dimensions impactées. De nombreux termes sont associés au numérique, de l’éco-responsabilité à la frugalité, en passant par la sobriété. Il nous paraît important ici de rappeler les périmètres des concepts les plus utilisés aujourd’hui.

    Le numérique écoresponsable propose de porter une attention et d’agir sur les dimensions environnementales liées à chacune des phases du cycle de vie d’un équipement numérique. Par une démarche d’amélioration continue, le numérique écoresponsable vise à réduire les effets négatifs (de façon relative) et accentuer les effets positifs du numérique sur l’environnement. Cette définition couvre la conception des équipements et leur disposition en fin de vie utile, en passant évidemment par leur utilisation (Université de Laval, Journées du numérique responsable, 2024).

    Concept plus répandu, le numérique responsable englobe le périmètre du numérique écoresponsable et y ajoute les dimensions de l’éthique, du respect des données personnelles, de l’inclusion et de la durabilité.

    La sobriété numérique est quant à elle une démarche qui consiste, dans le cadre d’une réflexion individuelle et collective, à questionner le besoin et l’usage des produits et services numériques. Cette démarche vise à concevoir, fabriquer et utiliser les équipements et services numériques en tenant compte des besoins sociaux fondamentaux et des limites planétaires. Son objectif est de réduire les impacts environnementaux du numérique, de façon absolue (Programme AltImpact).

    Le « numérique responsable » considère les dommages créés par le numérique comme des externalités négatives qu’il faut réduire. Dans la définition de la « sobriété numérique », il est acté que la réduction visée implique un renoncement à la croissance de la consommation et de la production.

    Un florilège de freins à la sobriété numérique

    Selon l’avis de nombreux scientifiques, la sobriété numérique n’est pas une option mais un virage qu’il faut nécessairement prendre et le plus vite possible. Pourtant les principaux acteurs d’une possible mise en œuvre, politiques, citoyens, entreprises, se renvoient la balle. Les politiques et les entreprises affirment que les citoyens ne sont pas prêts et les citoyens affirment que leur action est peine perdue sans volonté politique. Or, l’emprise du numérique s’étend à tous les secteurs (éducation, santé, art, agriculture, transports, énergie, logistique, logements, loisirs, communication, etc.) de manière interconnectée. Les impacts environnementaux et sociaux du numérique sont interdépendants, globaux et systémiques. De ce fait, le nécessaire virage vers la sobriété n’aura lieu que si les différents acteurs œuvrent simultanément et conjointement, dans la même direction.

    Afin de mieux identifier les points d’appui à l’action, il nous faut, a minima, être conscients des freins. Nous proposons de présenter ici, de façon très succincte, quelques verrous à la sobriété numérique autour de 4 dimensions, évidemment reliées et interdépendantes mais que nous séparons pour une meilleure lisibilité : dimension individuelle et psychologique, sociotechnique, culturelle et économique, et enfin institutionnelle et politique.

    Dimension individuelle et psychologique

    L’individu est souvent présenté comme le principal frein à la sobriété numérique, se refusant à tout changement de comportement, contestant les réglementations qu’il qualifie de liberticides, faisant craindre aux politiques des débordements et aussi désireux de s’émanciper, de se distraire grâce au numérique. D’immenses efforts de communication sont déployés pour l’informer, le convaincre, mais sans grand succès. En réalité, les pratiques individuelles sont encastrées dans les autres dimensions (sociales, politiques, technologiques, culturelles) qui les structurent et les contraignent [voir la référence 3]. Dans ce contexte, les individus vont alors capituler, détourner la responsabilité sur les autres, se contenter de mesures marginales [voir la référence 13] ou encore risquent de s’enfermer dans un rêve irréaliste.

    Voici des freins individuels que nous avons recensés, classés en sous-catégories :

    Dépendances

    • Les phénomènes de dépendance, voire d’addictions (informationnelle, aux jeux, aux réseaux sociaux…), ainsi que la perte d’autonomie, limitent les capacités individuelles à renoncer.         
    • Le numérique fournit un exutoire à la vie quotidienne, et donne un sentiment d’appartenance à des communautés.
    • Les individus ne veulent pas se sacrifier : « L’autre n’agit pas, pourquoi je le ferais ? »

    Plus généralement beaucoup de freins individuels (pragmatiques et matériels) sont des conséquences des autres dimensions : les obligations hiérarchiques, le manque d’alternatives, la perte d’efficacité par rapport aux autres, le manque de compétences [voir la référence 3].

    Croyances

    L’aspiration au progrès (meilleures conditions de vie pour soi) et la croyance individuelle que le progrès passe nécessairement par un progrès technologique sont implicites dans le fonctionnement des sociétés modernes.    

    Ignorance

    • Les individus ont le sentiment de ne pas avoir le pouvoir d’agir, ni de faire autrement, notamment par méconnaissance sur la “fabrique” des lois/normes/règles, etc.         
    • Les individus entendent des messages contradictoires sur le numérique (bienfaits / méfaits) et restent dans une forme d’immobilisme.         
    • L’absence de sensations physiques (visuelles, auditives, olfactives, tactiles…) liées aux pollutions du numérique du fait de la distance géographique entre les sites d’extraction et de la mauvaise gestion des déchets ne nous prédispose pas à agir pour empêcher cela.         
    • Les individus n’ont pas de vision systémique et du caractère interdépendant de toutes choses. Ils ressentent la sobriété comme une privation de liberté.        

    Dimension sociotechnique

    « En sociologie des techniques, un système sociotechnique est constitué d’un ensemble de liens (économiques, culturels, sociaux) entre différents acteurs formant un réseau. Ces acteurs adoptent des stratégies économiques et techniques cohérentes entre elles, donnant au système une grande stabilité » (dérivé des travaux de Emery et Trist, 1952, Wikipedia). Ces liens entre technique et social génèrent un ensemble de verrous, que l’on peut classifier de la façon suivante : 

    Complexité

    Depuis l’apparition d’Internet, le niveau d’intrication, d’interdépendance entre des composants du numérique et le fonctionnement de la société ne cessent de se complexifier. De plus, l’empilement constant des technologies matérielles et logicielles vient verrouiller encore plus les systèmes sociotechniques [voir la référence 8].    

    Fermeture

    • Il semble aujourd’hui inimaginable d’innover technologiquement sans y associer une brique incluant du numérique. Sur les 36 licornes recensées en France (startup fondée après 2003 qui a une valorisation actuelle de plus d’un milliard de dollars), quasiment toutes reposent sur un numérique massif à base de plateformes, d’applications et de logiciels.         
    • Les grands secteurs de la société française (bâtiment, transport, agriculture, gestion des déchets, industrie, production et transformation d’énergie) subissent un effet de verrouillage provoqué par le numérique qui les enferme dans des choix et des modèles captifs et annihile l’exploration d’autres alternatives.
      Par exemple une fois que sa ferme d’élevage bovin est équipée en différents systèmes robotiques et numériques (traite automatique, analyse biologique du lait, des vaches, etc.), l’agriculteur voit son métier se transformer et de nouvelles dépendances s’installer (avec le fournisseur de solutions techniques / numériques, avec son smartphone où il reçoit les alertes, avec l’opérateur de données, etc.), son organisation sur la journée change (il n’a plus besoin de se lever aux aurores, mais il doit être disponible 24 h/24 en cas de défaillance technique), les caractéristiques bâtimentaires de son exploitation ont été profondément modifiées, ses savoir-faire évoluent. On imagine bien que le retour à un mode d’exploitation classique devient impossible compte tenu de la cascade d’engagements financiers correspondants.
    • Les trajectoires futures sont fortement influencées et contraintes par les choix initiaux concernant le numérique créant ainsi une « dépendance au sentier » qui semble inéluctable. Le concept de dépendance au sentier renvoie à l’idée que les choix d’aujourd’hui sont fortement dépendants des choix d’hier et conditionnent les choix de demain.

    Controverses 

    • L’absence de référentiel commun (ouvert, gratuit et normalisé) dédié à l’évaluation de l’impact environnemental et social du numérique ralentit l’enclenchement d’actions transformatives au sein de la société.         
    • De nombreux travaux et récits de sobriété numérique se cantonnent à de l’efficacité et omettent le fait de vouloir « faire moins avec moins ». Cette bascule nécessite souvent des compétences pluridisciplinaires encore difficiles à mobiliser au sein de la société et de nos structures universitaires et de recherche. 
    • Le numérique d’aujourd’hui se caractérise, en général, par les propriétés suivantes : non-réparabilité, très faible recyclabilité, compliqué, à courte durée de vie et pas appropriable par une partie de la population ; autant de caractéristiques peu compatibles avec la sobriété, mais induites par le modèle d’affaire.

    Dimension institutionnelle et politique

    Depuis plus de 20 ans, les gouvernements des pays occidentaux placent le numérique comme un outil d’excellence au service de l’optimisation, de la rationalisation, de la “simplification” des services publics. La numérisation est poussée dans tous les ministères, collectivités locales, services de santé, éducation, etc. en France mais aussi dans de très nombreux pays offrant les mêmes niveaux de service. Par ailleurs, le numérique est promu comme incontournable pour réussir la transition écologique. Tous les éléments de langage et la mise en œuvre des politiques afférentes sont évidemment repris dans l’ensemble des institutions publiques et privées (pour aller plus loin, voir les références [1] et [7]). 

    Cela génère les verrous suivants : 

    Déficit démocratique 

    Il n’y a pas de débats publics sur les choix politiques sous-jacents à la numérisation de la société — ils sont même absents des campagnes des candidats lors des élections, sur l’analyse des besoins et du juste suffisant pour le numérique (pour aller plus loin sur ces questions, voir la référence [2]) ; Et lorsqu’il y a débat, les propositions citoyennes ne sont pas prises en compte ou alors, parfois, les processus d’intelligence collective utilisés conduisent les citoyens et citoyennes à des propositions “moyennes” qui n’amènent pas vraiment de changements. La convention citoyenne de la métropole de Rennes autour de la 5G, en 2022, en est un bon exemple. 54 « propositions » d’actions concrètes relatives au déploiement de la 5G sur le territoire ont été faites par les Rennais et Rennaises afin de limiter son impact environnemental, mais sans possibilité d’incidence forte sur les plans des opérateurs télécoms puisque le déploiement n’était pas soumis à l’autorisation des municipalités. 

    • Les personnels et travailleurs subissent une accélération de leurs rythmes de travail et une quasi impossibilité de dégager du temps pour analyser leurs propres besoins indépendamment des offres, prendre du recul sur leur vie, réfléchir aux transformations possibles, s’engager dans des actions collectives, etc.        

    Transitions couplées

    • La place donnée à la transition numérique dans la transition écologique focalise le débat sur la métrique des gaz à effet de serre (GES) et sur l’impérative nécessité d’utiliser du numérique. Par ailleurs, ces choix sont renforcés par la compétition inter-étatique.
    • Les discours alternatifs au déploiement massif de solutions numériques sont invisibilisés, voire censurés.         

    Politique de croissance 

    • Quand elles existent, les lois allant dans le sens de la sobriété numérique manquent d’ambition : par exemple dans la loi Hamon, la durée légale de garantie des équipements électriques et électroniques est limitée à 2 ans.         
    • Certains messages gouvernementaux dévalorisent une approche avec moins de numérique (voir par exemple le discours du Président de la République aux acteurs du numérique à propos du tournant de la 5G en 2020, Amish vs 5G).
    • Le pilotage et le financement de la recherche sont très orientés au profit du modèle économique dominant et du développement du numérique.         
    • La judiciarisation galopante des procédures d’achat, dans un contexte fortement compétitif et avec de forts enjeux économiques rend les acheteurs et acheteuses très précautionneux par rapport aux spécifications / questionnaires sur le volet environnemental des cahiers des charges par peur de voir les recours se multiplier. Cela réduit leur niveau d’exigence.       

    Le monopole des GAFAM, leurs poids économique et politique, la concentration des pouvoirs autour du numérique et grâce au numérique renforcent l’ensemble des verrous cités précédemment.

    Dimension culturelle et économique

    Selon le sociologue québécois Guy Rocher, la culture est « un ensemble lié de manières de penser, de sentir et d’agir plus ou moins formalisées qui, étant apprises et partagées par une pluralité de personnes, servent, d’une manière à la fois objective et symbolique, à constituer ces personnes en une collectivité particulière et distincte » (extrait du chapitre « Culture, civilisation et idéologie » du livre de Guy Rocher, Introduction à la sociologie générale, 1969, p.88).

    Le récit collectif qui sous-tend la société humaine aujourd’hui est celui d’une économie de croissance économique, porteuse d’un progrès technologique illimité, vecteur de bien-être et de plaisir pour chacun d’entre nous. Un récit “rassurant”, qui répond à l’aspiration humaine à repousser les limites. Dans ce récit, le numérique est présenté comme porteur de solutions et de possibilités d’émancipation. La réalité est bien différente, mais ce récit, porté par les politiques, les entreprises, les médias, infuse toutes les classes socio-culturelles (notamment grâce au numérique) et rend peu désirable toute forme de sobriété. Ce contexte de “monopole” du numérique engendre de nombreux verrous. 

    Le modèle économique basé sur la croissance (inégalités, compétition et néocolonialisme) 

    • Le désir d’obtenir des biens positionnels, c’est-à-dire marqueurs d’un certain statut social alimente la consommation de nouveaux objets technologiques. C’est la consommation ostentatoire, concept travaillé par l’économiste américain Thorstein Veblen [voir la référence 12].
    • Les modèles à base de “gratuité” font exploser l’usage des services numériques.
    • La vision actuelle de l’économie et les modèles qu’elle engendre sont incompatibles avec la sobriété numérique : celle-ci est vue comme un obstacle à l’innovation et à la compétition, deux piliers de l’économie.         

    Les appauvrissements engendrés par la numérisation du monde :

    • La numérisation du monde provoque une forme d’obsolescence d’expertise et des savoirs, ce qui rend difficile un retour à plus de sobriété. Par exemple, pour reprendre l’exemple de l’éleveur qui a progressivement concentré ses efforts d’apprentissage sur tel dispositif technique puis tel logiciel, telle interface, etc. ; réapprendre à traire les vaches avec une trayeuse automatique, réapprendre à faire confiance à ses sensations pour « comprendre » et ajuster ses pratiques en fonction de l’état de son cheptel ou de la météo est une autre affaire !         
    • La production du doute et la désinformation affaiblissent considérablement ce qui pourrait inciter à la sobriété numérique – Par exemple, c’est ce que font les grands acteurs du numérique à propos de la nocivité des écrans pour la santé des enfants (en lien sur la nocivité : « Écrans, un désastre sanitaire avec Servane Mouton » et sur la désinformation : « Écrans éducatifs et sciences cognitives : comment la big tech investit l’école »)   
    • Le numérique isole, réduit les liens interpersonnels authentiques et les contacts avec la nature et le vivant. Cela crée un cercle vicieux où toujours plus de temps est consacré au numérique.         
    • Le numérique (et les réseaux sociaux) étant le principal vecteur de communication, celles et ceux qui ne l’utilisent pas et ont une vision de la sobriété numérique très différente, sont exclus. Cela produit un appauvrissement des représentations des futurs numériques possibles.         

    Les imaginaires incompatibles avec la sobriété :

    • La croyance inconditionnelle dans les effets positifs du numérique domine dans les récits ambiants.
    • Nous avons peu à peu oublié ce qu’était un monde sans numérique (amnésie culturelle). Il est difficile d’imaginer un numérique moins omniprésent surtout pour les enfants du numérique (nés à partir des années 1990).   

    Des points d’appui à l’action

    Malgré tous ces verrous, des individus, des collectifs, des structures essaient de mettre en cohérence leur compréhension des enjeux environnementaux et sociaux avec des actions et leurs pratiques. Nous proposons ici de reprendre chacune des dimensions des verrous pour mettre en face quelques points d’appui que nous avons identifiés.

    Dimension individuelle et psychologique

    Au plan individuel, les premiers signes positifs relèvent de la prise de conscience, même si cela n’aboutit pas nécessairement à de l’action. Dans tous les cas, les mises en action volontaires découlent en général de prises de conscience.

    Nous observons depuis quelques années, dans une partie de la société civile et de l’ESR (Enseignement Supérieur et de la Recherche), une augmentation des prises de conscience individuelles à propos :

    • des impacts environnementaux du numérique,         
    • de la dimension systémique du numérique et des risques associés (ruptures d’approvisionnement, risques sur la santé, failles de sécurité),         
    • des limites planétaires et de son incompatibilité avec la croissance (même verte, [voir la référence 5]).     

    L’aspiration individuelle à un numérique moins omniprésent, plus simple, plus accessible, avec des équipements robustes et réparables frémit. D’ailleurs, on observe que les téléphones basiques (dump phone) reviennent à la mode [voir la référence 6] et la confiance accrue dans le matériel reconditionné se traduit par une augmentation des volumes d’achat.

    Dimension sociotechnique

    Le développement fulgurant et anarchique du numérique, qui s’impose aujourd’hui dans toutes nos démarches quotidiennes, a engendré un rejet de plus en plus tangible dans une petite partie de la société. En parallèle, quelques acteurs du numérique s’activent pour faire advenir un numérique plus sobre et plus respectueux de l’humain.

    • Des citoyens et citoyennes s’organisent en associations, en ONG pour réfléchir à un numérique plus éthique, responsable, sobre, égalitaire, accessible, etc.         
    • Des chercheurs et chercheuses du monde académique et industriel s’emparent de ces sujets en explorant des solutions de sobriété.         
    • Certains concepteurs et conceptrices proposent des solutions alternatives sobres, durables et réparables (éco-conception numérique, logiciels libres).         
    • Les entreprises (françaises mais aussi internationales) montrent un intérêt croissant pour le numérique écoresponsable.         
    • La communauté low-tech dans le monde s’agrandit, et nous aide à comprendre que nous traversons une crise technique [voir la référence 10].   
    • L’intérêt pour les « communs numériques » se développe.         
    • Poussés par les lois et les consommateurs, les constructeurs font des efforts, malheureusement encore beaucoup trop timides, pour limiter l’obsolescence.         
    • Quelques tentatives (très limitées) de standardisation (par exemple le chargeur USB-C) sont proposées par la Commission Européenne.

    Dimensions politique et institutionnelle 

    Sur les plans institutionnel et politique, des pistes d’espoir émergent, car l’Europe et la France sont en pointe sur différentes initiatives : 

    • Les lois à l’échelle française (Lois AGEC, REEN) et directives européennes (DEEE, ROHS).         
    • La massification en cours de l’enseignement des impacts environnementaux et sociaux du numérique de l’école primaire au doctorat.         
    • L’existence de financements publics ciblés sur la sobriété numérique et le numérique responsable (AMI CMA par exemple).         
    • Le cadrage des achats de biens numériques, avec un volet environnemental pesant de plus en plus dans la note (le critère environnemental pèse pour 20 % dans l’appel d’offre destiné au monde académique de MatInfo 6 par exemple).         
    • Sur certains sites universitaires, l’amélioration de la qualité de la gestion des déchets et l’émergence de circuits de réparation et de reconditionnement au sein de l’ESR.         
    • Les actions des collectifs transverses aux organismes de recherche (le Groupement de Recherche et de Service GDRS EcoInfo, le collectif de membres du monde académique Labos 1point5, les ateliers d’écologie politique Atecopol…).         
    • La multiplication des structures publiques (DINUM), associatives (Point de MIR, Le Mouton numérique…) et privées qui proposent des actions et services autour de la sobriété numérique.         
    • La mise en place d’un service Sobriété Numérique à l’ADEME en lien avec le programme Alt-Impact.

    Dimension culturelle et économique

    Sur le plan culturel, des groupes émergent qui proposent des enseignements, des ateliers prenant en compte les impacts du numérique. Ils contribuent ainsi à faire émerger de nouveaux imaginaires, styles de vie même si aujourd’hui cela reste encore peu visible. Quelques exemples ci-dessous : 

    • la création d’espaces de partage et de diffusion à propos des impacts du numérique,        
    • la multiplication des dispositifs citoyens, des ateliers participatifs, des jeux sérieux sur la thématique,         
    • la diffusion de nouveaux imaginaires de sobriété par les arts (fictions, poésie, spectacles vivants).         

    Par ailleurs, il est intéressant de constater l’émergence de consensus au sein de la société française, voire européenne. Par exemple : 

    • sur la définition de la sobriété dans la littérature académique et institutionnelle (GIEC, ADEME),         
    • sur les impacts du numérique sur le développement des très jeunes enfants,         
    • sur les effets des réseaux sociaux sur l’endoctrinement ou l’enfermement de la pensée [voir la référence 4, recension du livre sur Interstices].

    Enfin, le réseau des structures de reconditionnements, des offres de réparation augmente et est beaucoup plus visible. Ces structures sortent peu à peu du modèle de l’économie sociale et solidaire pour entrer dans des modèles économiques plus classiques, aidés par des dispositifs étatiques comme le label QualiRepar.

    Tensions identifiées et systèmes de valeur afférents

    Les verrous à la sobriété existent aujourd’hui. Ils sont massifs et structurels en grande partie. À côté, de façon beaucoup plus discrète, quelques frémissements pourraient faire évoluer la société vers d’autres systèmes de valeurs. Mais, en réalité, la plupart des points d’appui risquent d’être peu transformatifs ou peu engageants, ou alors juste à la marge parce que fondamentalement ils amènent à de l’optimisation du système et ne remettent pas en cause le modèle économique dominant.

    Pour les points d’appui qui ne relèvent pas de l’optimisation, leur juxtaposition avec les verrous fait apparaître des tensions qui correspondent à des systèmes de valeur différents et des modèles de société différents. Il nous paraît important d’en prendre conscience, quels que soient les choix parce que ces choix sont politiques. Ci-dessous quelques illustrations :

    • Le numérique est massivement utilisé comme activateur de la croissance économique (travail en asynchrone, optimisation des process, etc.). Mais d’un autre côté, il y a une aspiration sociale à un numérique moins omniprésent, des rythmes de travail plus respectueux des êtres humains et plus de temps ensemble, plus de partage dans le monde réel.         
    • Le rétrécissement des options (dépendance au sentier) provoqué par la numérisation massive de la société se heurte à des besoins d’ouverture vers des imaginaires disruptifs pour trouver d’autres chemins de transformation vers une planète désirable et accueillante pour nos enfants.         
    • L’utilisation d’algorithmes et de technologies intégrant l’intelligence artificielle (IA) pour soigner ou diagnostiquer, pour faire des analyses de radiologies permet d’accélérer la prise en main des patients en focalisant l’examen sur des pathologies très précises mais au risque de perte de savoir-faire chez les médecins et de faux diagnostics. Cette vision de la médecine se heurte à une autre vision qui prône le renforcement de la médecine préventive avec une approche très holistique et surtout une réduction des causes des maladies, notamment une réduction des facteurs environnementaux pathogènes.

    Conclusion

    Le numérique tel qu’il est construit et déployé aujourd’hui est, la quintessence de notre société compétitive, mondialisée, inégalitaire, prédatrice, destructrice de notre environnement, etc. et, en même temps, structurellement, le développement du numérique nourrit et renforce ce modèle de société (via l’IA, la multiplication des objets connectés et la numérisation de la société). Dans ce contexte, prétendre aller vers la sobriété numérique se heurte évidemment à de nombreux verrous. Les points d’appui que nous avons parcourus sont à ce jour encore trop faibles pour changer des équilibres qui dépassent très largement le secteur du numérique. Il est néanmoins urgent de les activer et d’en explorer et mobiliser d’autres, plus globaux, plus disruptifs, tout en poussant en parallèle à la mise en œuvre de métriques et d’outils capables d’évaluer les impacts de ces actions avec une approche systémique. Le chemin à parcourir menant vers une sobriété numérique maîtrisée est complexe, difficile, engageant. La communauté scientifique de l’enseignement supérieur et de la recherche a un rôle crucial à jouer, à côté et avec la société civile parce que finalement les chemins vers un monde durable relèvent de choix qui appartiennent à tous et toutes. Comprendre que ce sujet est avant tout politique et débattre à tous les niveaux de choix sociétaux en lien avec le numérique nous apparaît être une des clés pour aller vers un monde plus durable.

    Remerciements : nous remercions Valentin Girard pour sa relecture attentive et ses recommandations.

    [1] The GreeenWeb Foundation, Andrea Belu

    [2] Benayoun Yaël et Régnault Irénée. Technologie partout, démocratie nulle part. FYP éditions.

    [3] Sophie Dubuisson-Quellier. L’envers des écogestes. Revue Projet, 2024, 3 (400), pp.49-53. ⟨hal-04616723⟩

    [4] Chavalarias David. Toxic data. Comment les réseaux manipulent nos opinions. Éditions Flammarion. 1ère édition en mars 2022. Voir la recension sur Interstices.

    [5] Decoupling debunked – Evidence and arguments against green growth as a sole strategy for sustainability, rapport European Environmental Bureau, 2019.

    [6] C’est quoi les « Dumb phones », l’arme secrète de la génération Z contre l’addiction aux écrans ?. Futura. Juillet 2024 (lien consulté le 13/02/2026).

    [7] Marie Garin. Que la transition écologique soit, et la transition numérique fut. 2024. HAL SHS.

    [8] Valentin Girard, Maud Rio, Romain Couillet. Computing, Complexity and Degrowth : Systemic Considerations for Digital De-escalation. LIMITS 2024, Jun 2024, Online, France. pp.11. ⟨hal-04956306

    [9] Goulet, Frédéric, et Dominique Vinck, éditeurs. Faire sans, faire avec moins. Presses des Mines,  2022, https://doi.org/10.4000/books.pressesmines.7306.

    [10] Perspectives low-tech : Comment vivre, faire et s’organiser autrement  ?, Quentin Mateus et Gauthier Roussilhe, Éditions divergences. 158 pages. 24 mars 2023. Le livre est téléchargeable sous licence CC BY-SA ici : https://wiki.lowtechlab.org/wiki/Politiser_la_low-tech

    [11] Pour une pensée systémique, Donella Meadows.

    [12] Théorie de la classe de loisir, Thorstein Veblen.

    [13] Climat : les 12 excuses de l’inaction, et comment y répondre, Thomas Wagner, article web sur le site BONPOTE le 17 juillet 2020 puis mis à jour le 2 octobre 2025 (lien consulté le 13 février 2026).

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    Françoise Berthoud

    Ingénieur CNRS au sein du laboratoire LPMMC (UMR 5493), directrice du Groupement De Service EcoInfo.

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    Laurent Lefèvre

    Directeur de recherche Inria, membre de l'équipe AVALON au sein du laboratoire de l'Informatique du Parallélisme (LIP, UMR 5668).

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    Martine Olivi

    Chargée de recherche Inria au sein de l'équipe de recherche FACTAS du Centre Inria d'Université Côte d'Azur. 

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